Le vocabulaire estival d'un présentateur de journal télévisé

Week-end "rouge", grand "chassé-croisé" et la délicieuse variante : "Bison futé voit rouge". Un langage imagé d'une grande pauvreté...
32

On a l'impression que les présentateurs des journaux télévisés n'ont à leur disposition que le Larousse de poche, celui à l'usage des gamins du cours préparatoire. Lorsque sort une nouvelle expression, on se prend à rêver : c'est une mode.

Tic de langage ou mode ?

L’avantage d’une mode est d’être éphémère. C’est toujours ça de gagné ! Un exemple : en 1985, un bateau de Greenpeace, le Rainbow Warrior, était coulé dans le port d’Auckland par des agents secrets français, les pseudo-époux Turenge. "Pseudo", car il ne s’agissait pas de leur véritable identité : la DGSE leur avait fourni des passeports falsifiés, mais authentifiés par l’Etat. Un journaliste (mal inspiré !) parla de " vrais-faux passeports ". Quel mal n’avait-il pas fait ? Durant trois ou quatre ans, tous les scribouillards de l’Hexagone employèrent le terme de "vrai-faux" à tout bout de champ. Insupportable ! Et puis un jour, ouf, la formule disparut.

L'état des routes

Depuis un quart de siècle, il n'y a plus, en France, d'embouteillages. En revanche "Bison futé voit rouge" pour le week-end du 15 août. Et gare à ceux qui prendront leur voiture malgré "l'alerte rouge" de Météo France. On annonce "du rouge sur les routes". Le sang des accidentés ?

"Vous êtes nombreux sur l'A6"

La formule est énervante pour ceux qui n'y sont pas, sur l'A6...

Mais n'oublions pas les vacanciers et leur inévitable "chassé-croisé" (Larousse : Un des mouvements des anciens quadrilles / Situation de deux personnes qui se cherchent sans se rencontrer). Mais, bonne nouvelle : il n'y a plus de bulletins météo. Non, en revanche on "regarde la couleur du ciel".

Tout nouveau, tout beau…

Ca date de quelques mois seulement et c’est actuellement très prisé par nos ministres : "envoyer un signal fort à la population".

Ecoutez…

Les questions des journalistes commencent très souvent par "Dites-nous rapidement…" (il n’y a guère qu’au président de la République qu’on n’ose parler ainsi). "Ecoutez" souligne un embarras… mais permet de s’en sortir en gagnant du temps. "Ecoutez" est, hélas, à double sens… La réponse de l'intervenant commence invariablement par "Ecoutez..." car il est conscient du peu d'attention que lui portent l'animateur et l'auditeur ; ce qui n'a guère de conséquence puisque, de toute façon, il sera interrompu avant d'avoir exprimé totalement son opinion.

Florilège : "Retour aux fondamentaux" !

Pour "gérer la crise"... "en amont", le gouvernement "tire la sonnette d'alarme" : il "revoit sa copie" et "débloque une enveloppe". Pour en parler, il ne faudra plus une "table ronde" (démodée) mais un "Grenelle". Ce petit survol est, évidemment, incomplet. Comment évolueront les médias au cours des mois à venir ?

En voie d’extinction : « Tout à fait »

C’était il y a une demi-douzaine d’années… Radio Monte-Carlo et Europe 1 (entre autres) donnèrent intensivement la parole à leurs auditeurs. Les premiers à "causer dans le poste", sans doute pris d’un terrible complexe d’infériorité face à leurs interlocuteurs, journalistes et politiques, tentèrent d’enrichir leur vocabulaire. "Oui" leur semblant trop banal et trop faible, ils s’emparèrent de "Tout à fait". Tache d’huile ! Durant quelques années, nous dûmes ingurgiter de navrants échanges radiophoniques :

- Alors, Georges, dites-nous tout… Vous nous appelez de Paris ?

- Tout à fait.

Cela reste intéressant : peut-être n’est-on parfois pas "tout à fait" à Paris, les jambes faisant le grand écart, un pied sur un trottoir parisien, l’autre pied sur un trottoir de Neuilly. Le cas, cependant, est rare.

Très à la mode : la grogne

La grogne des médecins qui veulent voir passer la consultation à 24 euros, par exemple. Ou la grogne des supporters du PSG qu’on tente de priver de bagarre. On oublie que la grogne est, à l’origine, le cri du cochon (Larousse). Bon, dans le cas d’un supporter de football, ça peut passer. Moins pour un médecin généraliste. Mais la grogne la plus significative est celle des usagers de la SNCF qui sont… "pris en otages". Mais bientôt arrive la "fin du cauchemar" pour ceux qui étaient "dans la galère" (ancien navire de guerre ou de commerce qui se manoeuvrait à la voile ou à la rame). Comment nos journalistes vont-ils bien pouvoir "gérer" les grèves annoncées par Air France pour le dernier week-end de juillet, "traditionnellement week-end de grand chassé-croisé dans les aéroports"?

Des usagers pris en otages

Grève des pilotes et des hôtesses ? Beaucoup de travail à venir pour les menuisiers et autres métiers de la bricole grâce aux innombrables avions "cloués" au sol. Les usagers sont pris en otages : des équipes (sans doute du Raid ou du GIGN), masquées et cagoulées, font intrusion chez nos concitoyens, et, posant un revolver sur la tempe de l’usager, lui intiment un ordre sec : "Non, aujourd’hui, tu ne prendras pas l'avion". Au Chili, du temps de Pinochet, peut-être… mais en France au 21e siècle, est-ce bien raisonnable ? Le Larousse est intraitable : prendre en otage signifie prendre dans sa maison quelqu’un comme garantie d’une convention.

Sur le même sujet