Les fines plumes du colibri, la plume alerte de Laurence Barreau

«Un pinceau, un colibri», superbe roman d'une jeune auteure
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Court (108 pages) mais pas sec, ce roman est une pure merveille. L’auteure elle-même le qualifie avec beaucoup d’humour de roman à l’Eau de rose de qualité supérieure ; on vous raconte la fin? Oh non, surtout pas, car un quiproquo astucieux fait totalement basculer le roman avant d'arriver aux dernières pages.

Sans cesse borderline

Sans jamais y penser, nous sommes tous en permanence sur le fil du rasoir du destin. Pour l’homme de la rue, c’est une voiture qui le fauche ou une tuile qui se détache d’un toit, pour Cyrano de Bergerac, ce fut la chute d’une poutre en bois au moment où il pénétrait dans la maison d’un ami, pour James Dean ce fut une signalisation de priorité mal indiquée alors qu’il avait cent fois risqué sa vie sur des circuits. Ce qu’on s’autorise au cinéma (le héros d’ Eyes Wide Shut de Kubrick dont la vie bascule lorsque son épouse lui avoue qu’elle a failli un jour le tromper), on peut se l’autoriser en littérature. Houellebecq vient de mettre en scène sa propre mort dans son dernier roman, La carte et le Territoire . Laurence Barreau peut bien se permettre de jouer avec ses personnages. C’est ainsi que, grâce à une astuce d’une simplicité désarmante mais d’une efficacité terrifiante, elle fait rebondir un roman qui, de toute façon, à aucun moment n’a pu décevoir le lecteur. Bref, comme on dit en matière de DVD, c’est du bonus !

Une histoire de plumes… et de poils

Les poils, ce sont ceux du pinceau que l’on pourrait qualifier de personnage principal , au même titre qu’aujourd’hui, au cinéma, on attribue de plus en plus souvent ce rôle à des lieux ou à des objets plutôt qu’aux personnages d’os et de chair. Il ne faut pas pour autant se détourner de celui qui le tient, ce pinceau… François, en l’occurrence. François, qui va sérieusement déjanter : « Il doit se concentrer avec obstination pour accomplir les gestes quotidiens qui en théorie ne demandent qu’un fantôme de pensée».

Mais qu’est-ce qu’il lui arrive donc, à François ?

Il est tout bêtement amoureux. C’est là que le lecteur pourra rejoindre le jugement de l’auteure : un roman d’amour. L’eau de rose, à nouveau. Or pas du tout car François n’est pas tout bêtement amoureux, il est amoureux de quelqu’un qu’il n’a jamais vu. Un fantôme ? Non, car la dame de ses pensées existe bel et bien –belle et bien ?- Belle ? François en est persuadé… mais n’en a pas l’ombre d’une preuve. Il ne connaît d’elle que sa voix. Et le voici, courant après, non pas une ombre, mais après une voix. Une voix à laquelle il va tenter de donner corps… ou plus précisément un visage. Il connaît également son prénom, Sacha, qui évoque des origines russes. C’est maigre, bien maigre pour brosser un portrait. Et c’est en revanche suffisant pour fantasmer. Fantasme qui bientôt tourne à l’obsession :

« Comme n’importe quel drogué, il la cherche avidement dans tout… et le reste devient sans intérêt ».

L’auteure

« J’ai griffonné mon premier récit à l’âge de six ans, écrit-elle . Et le temps a passé vite, très vite, sur la vie ordinaire d’une femme ordinaire. Comme nombre d’entre elles, j’ai consacré autant de saisons à faire la lessive qu’à noircir du papier! J’observais mes semblables, je pliais les chaussettes et empilais des pages, avec une ritournelle à l‘esprit : « Un jour, j’écrirai des livres ». L’âme humaine et ses rouages mystérieux me galvanise et me ramène toujours à m’inventer des histoires, avec l’envie de les partager avec vous. « Vous » le lecteur, cet inconnu que je rêve de séduire au détour d’une phrase, d’entraîner dans mon monde, d’embarquer avec moi».

"Un pinceau, un colibri" sort en novembre 2010 ( Les Presses du midi, 15€ ).

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