L'histoire de Radio-TV Nordzee, première télé pirate européenne

L'aventure ne dura que quelques mois, en 1964, sur une plate-forme de la taille d'une île et solidement ancrée au large de la côte hollandaise
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Aujourd'hui, le monde, blasé avec ses 700 chaînes de télé à portée de télécommande, n'y prêterait même pas attention... mais en 1964, construire une île artificielle pour y implanter un émetteur de télévision pirate, c'était osé!

Radio-TV Nordzee, un précurseur

Radio-TV Nordzee fut un pionnier dans la mesure où il s’agit du premier projet de télé pirate qui ait effectivement fonctionné. Jusqu’alors, aucun autre n’était encore allé jusqu’à son terme (Radio Mercur au Danemark et Radio Nord en Suède travaillaient à l’élaboration d’une télé pirate scandinave commune, mais leur étude fut stoppée en 1962). Il faudra ensuite attendre novembre 1965 pour entendre parler d’un test de télévision pirate, Tower-TV, au large de l’Angleterre (nul ne peut vraiment affirmer s’il ne s’agissait pas d’une simple rumeur), puis le 13 décembre 1965 celui de TV Syd au large de la Suède et enfin, en 1970, lorsque le directeur de Radio Caroline, alors momentanément réduite au silence, tentera, en vain, de diffuser des programmes de télévision depuis un avion survolant l'Angleterre.

Emettre de l'image était beaucoup plus difficile qu'émettre simplement du son

Au milieu des années 60, les radios pirates étaient presque entrées dans les moeurs. Mais une télé pirate, c'était du jamais vu. L’émission d’images, autrement plus délicate que celle de sons, semble peu s’accommoder à l’éventualité d’un émetteur mobile, comme le prouvera l’échec de l’avion pirate de TV-Caroline (bien que l'armée américaine ait, avec succès, utilisé des avions pour diffuser des programmes télé pour ses marines, durant la guerre du Viêt-nam). Même à bord d’un bateau, soumis au tangage, l’expérience risque de capoter (TV Syd, à bord du Cheeta II n'émit que quelques instants). C’est sans doute pour cette raison que les concepteurs des projets TV-Nordzee et Tower-TV installèrent leur équipement, certes en eaux internationales, mais à partir de supports fixes.

Construction d'une île artificielle

C’est en 1963 qu’un trust de Rotterdam (dont les milliardaires Cornelius Verolme et I. P. Heerema) fonde la société “R.E.M.” ( Reclame Exploitatie Maatschapij ) ayant pour mission de construire une île artificielle, la REM Island, pour y implanter une station de radio et une chaîne de télévision. Solidement fixée vingt mètres sous la mer, la plate-forme (de 25m de long sur 15m de large) s’élève à 13m au dessus du niveau de la mer. L’antenne est en outre surélevée d’encore 120m, afin d’assurer une excellente réception dans toute la Hollande, grâce à la platitude de son relief. L’île est régulièrement ravitaillée par bateau et par hélicoptère ; l’équipe en place compte une quinzaine de permanents. C’est d’abord la société Pye qui est pressentie pour équiper la station, mais elle décline l’offre, jugeant le projet irréalisable. C’est ensuite au tour de RCA de plancher sur la question, apportant, cette fois, une réponse positive, sans, toutefois, promettre des prouesses techniques. L’argent nécessaire à ce colossal projet est recueilli par souscription dans tout le pays : pour quelques florins, quiconque peut devenir actionnaire. Les gens font la queue !

Les tests radiophoniques débutent le 19 juillet 1964, en hollandais et en anglais

Quant aux premières émissions d’image, elles ont lieu le 15 août ; on estime qu’elles peuvent être captées par 800 000 foyers. D’ailleurs, un sondage indique que, dès la première semaine, un tiers des Hollandais possédant la télévision s’étaient branchés sur TV-Nordzee. Au vu de ces encourageants résultats, la société R.E.M. fixe le coût d’une minute de publicité télévisée aux alentours de 2 500 florins. Les programmes sont essentiellement constitués de séries télévisées américaines sous-titrées ("L'homme invisible", "Le Saint", "Guillaume Tell", "Robin des Bois", "Rin-Tin-Tin"…).

L’aventure aurait peut-être pu durer...

Radio Veronica, elle aussi pirate, émet, en effet, au large de la côte, depuis déjà six ans, sans jamais avoir été inquiétée le moins du monde. Mais si cette dernière semble tolérée par les autorités, ce n’est pas le cas de Radio-TV Nordzee. REM est dans le collimateur du gouvernement. Au contraire de Veronica qui flotte sur des eaux internationales, Nordzee, bien que suffisamment éloignée des côtes pour être indiscutablement située, elle aussi, en eaux internationales, est située sur une île artificielle reposant sur la plate-forme continentale. A ce titre, elle est placée sous la juridiction hollandaise. La direction de R.E.M. reconnaît les faits, mais précise que l’île appartient à un trust étranger (la société était domiciliée à Londres, et l’île enregistrée au Panama). L’incident, toutefois, inquiète le trust qui souscrit auprès de la Lloyd’s une assurance (s’élevant à l’équivalent d’un milliard de nos centimes) le protégeant en cas de saisie de l’île par les autorités.

La Hollande doit légiférer si elle veut intenter une action légale

Le 1er décembre 1964, le Parlement vote une loi, rendue effective douze jours plus tard, condamnant toute émission depuis une structure reposant sur support continental. TV-Nordzee cesse ses programmes le 14 décembre, mais la radio, elle, continue d’émettre. Le 17 décembre, c’est le raid : cinq vaisseaux et trois hélicoptères prennent la plate-forme d’assaut. L’ensemble de l’opération “coup de poing” est filmé par les techniciens de la défunte télévision.

Epilogue

Les nombreux souscripteurs, floués, porteront plainte. La banque Teixeira de Mattos, qui avait orchestré la souscription, fera faillite, et son directeur sera emprisonné.

L'aventure allait se poursuivre dans d'autres pays européens : cliquer ici .

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