Pourquoi des pêcheurs somaliens sont-ils devenus pirates ?

Le documentaire "Toxic Somalia" (sur Arte le 28/08) explique le processus pervers qui a conduit des pêcheurs à passer dans le camp de l'illégalité

« Il y a deux types de pirates : ceux qui attaquent les navires et ceux qui vident nos mers du poisson et déversent des déchets toxiques ». Les propos d’Ali, membre du conseil d’Hobbyo, la « capitale de la piraterie » somalienne, en conclusion du documentaire de Paul Moreira, donne la clé du titre : Toxic Somalia : l’autre piraterie .

La Somalie est certes un Eldorado de la friture depuis belle lurette: « De très nombreux navires étrangers ont profité de la faillite de l’Etat en 1991, pour venir piller impunément les ressources poissonneuses somaliennes » explique Sylvain Touati de l’Institut français des relations internationales, l’Ifri.

Les premiers pirates n’étaient donc pas Somaliens !

Pour pallier la déroute des autorités qui ne pouvaient plus les protéger, les humbles pêcheurs somaliens se sont improvisés garde-côtes. « Improvisés » ! Peut-on leur reprocher une absence d’éthique, une dérive ? De garde-côtes improvisés en 1991 au terme employé aujourd’hui de « pirates », ce sont cependant les mêmes hommes qui ont évolué, sans doute mal, face à des concurrents étrangers qui ont eux aussi évolué... mais en sens inverse : du statut de « pirates », ils ont, eux, su négocier pour continuer d’appauvrir l’océan, mais désormais en toute légalité. Ce type de mécanisme, écologiquement destructeur et humainement barbare, n’est-il pas tout aussi condamnable que la piraterie ? Posons-nous au moins la question.

« Nous semblons ignorer que notre prospérité repose sur le pillage des ressources du continent africain et d’autres continents pauvres. Car la Somalie n’est pas l’unique exemple: par le biais de l’achat de licences de pêche, les pêcheurs européens épuisent les ressources halieutiques marocaines, poussant les pêcheurs marocains à la misère » (Clément Wittmann).

Le poisson africain a-t-il meilleur goût que le nôtre ?

Le 1er juin 2006 entrait en vigueur un accord signé avec le Maroc, autorisant 119 bateaux de pêche européens (95 espagnols, 14 portugais et 10 français) à racler les fonds marocains en échange d’une somme de 144 millions versée par l’Union européenne au Maroc. Depuis, d’El Jadida à Agadir, des milliers de pêcheurs « artisanaux » rentrent bredouilles, impuissants face à la pêche industrielle : leurs concurrents, ou devrait-on dire leurs adversaires, sont, eux, équipés de sonars et autres instruments pour traquer les bancs de poissons.

Combattre les inégalités pour vaincre la misère

Ne devons-nous pas nous engager le plus rapidement possible sur les voies d’une réflexion refusant la dictature des marchés et des contraintes économiques ? Dans un de ses derniers ouvrages, Yves Paccalet, philosophe et naturaliste nous rappelle que « deux à trois pour cent des hommes possèdent la moitié des richesses de la planète. » Les cent plus grandes fortunes ont plus d’argent que tous les pays d’Afrique noire réunis... Au XXe siècle le capitalisme a multiplié par dix l’inégalité entre les hommes. On recense sur le globe un milliard de riches (habitants de l’Amérique du Nord, de l’Europe, du Japon et les privilégiés des pays émergents). Et cinq milliards et demi de pauvres. Paccalet s’interroge : « Le grand possédant a-t-il mille ou un million de fois plus de valeur que l’indigent ? Mille ou un million de fois plus d'aptitudes ? D’énergie ? De créativité ? De génie ? Un seul homo sapiens peut il en égaler des légions d’autres ? Du point de vue biologique, écologique, sociologique, moral ou philosophique c’est indéfendable. Insultant. Ignoble. Hitlérien. Mais c’est notre façon de penser. Nous incarnons jusqu'à l’absurde une espèce hiérarchique. » Hitlériens encore, ces gouvernements, en mesure de trouver 3 000 milliards de dollars pour sauver les banques alors qu’ils ne parviennent pas à débloquer 30 milliards pour régler le dramatique problème de la faim.

Pourquoi piller ailleurs des ressources déjà largement présentes dans notre propre pays ?

Pour s’en aller pêcher si loin, il doit y avoir une raison : rapporter PLUS. Pourquoi la quête du profit qui motive les Européens ne pourrait-elle pas motiver les Africains ? De fil en aiguille (depuis 1991, ils ont eu le temps d’y songer !), les pêcheurs devenus garde-côtes puis pirates ont réalisé que le poisson par lui-même n’est plus aussi motivant qu’à l’époque. Avec plus de 100 millions d’euros extorqués depuis le début de l’année 2009, la piraterie est devenue une activité des plus florissantes, beaucoup plus motivante que la pêche.Souhaitons que les pêcheurs européens n'adoptent pas le même discours !

Le poisson se mord la queue

Du fait de cette pêche intensive, le poisson, en Somalie, se raréfie et les prix montent de façon insupportable pour une population déjà très pauvre. "Il n'y a plus, en Somalie, que les pirates qui peuvent s'acheter du poisson" explique un autochtone sur France 5 (émission "Somalie, la saison des pirates"). "Sans compter, ajoutait-il , que ces navires étrangers rejettent dans nos eaux territoriales des déchets toxiques". En 2005, quelques jours après le tsunami qui a ravagé les côtes thaïlandaises, les Somaliens, à l’autre extrémité de l’océan Indien, voient arriver d’étranges fûts sur leurs plages. Une organisation non gouvernementale locale donne l’alerte et signale des décès suspects et l’apparition de maladies inhabituelles parmi la population côtière dans les jours suivants. Ces fûts toxiques, -la suite des enquêtes le prouveront-, proviennent de stocks, largués au large de la Somalie, par des navires oeuvrant pour des pays occidentaux, majoritairement européens. Déverser une tonne de déchets toxiques le long des côtes somaliennes ne coûte que 2,50 dollars.

C'est la décharge la moins chère du monde

C'est également une source de bénéfices confortables pour les Occidentaux. Mais des centaines de Somaliens tombent malades, empoisonnés par les rebuts des autres.

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