Qui se souvient de Sidney Bechet ?

Il y a un demi-siècle, on n'entendait que lui à la radio
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Aujourd'hui, le nom de Sidney Bechet est oublié. En 1960, on ne pouvait pas allumer la radio sans entendre sa chanson "Petite Fleur"... Une chanson écrite pourtant bien longtemps avant.

Un succès posthume

La raison du succès de "Petite fleur" est (presque) un mystère: le titre, en effet, fut composé, publié, joué plusieurs années avant de connaître la renommée. En vérité, le titre a véritablement pris son envol grâce à la personnalité attachante de Sidney Bechet qui vivait en France depuis plusieurs années et dont le décès en mai 1959 fut malheureusement le détonateur.

Qui était Sidney Bechet ?

En réalité, il s'appelait Becher (c'est le nom, allemand, ou même français, selon Sidney lui-même, du maître de son grand' père qui était esclave). A six ans près, on est incapable de citer sa date de naissance! Ce qui est certain, c'est que Sidney est né à la Nouvelle-Orléans, mais on hésite entre 1891 et 1897! Il est le 7è d'une famille de 9 enfants. Mulâtre de naissance, il est tout autant sensible à vraie la musique noire. Et pour compliquer le tout, Sidney appelait "rag" ce que nous appelons "jazz".

Les chassses du comte Becher

Toute la vie de Sidney, et sa musique, ont été marquées par un évènement dramatique, et hors du commun dans son déroulement: la mort de son grand' père Omar. Il avait séduit une esclave dont le maître de la plantation était amoureux ! Fou de colère, ce dernier déclencha une chasse à l'homme... Omar s'enfuit dans le bayou, suivit un chemin secret, et alla se réfugier dans la hutte d'un esclave évadé comme lui.

L'appât du gain

Il s'endormit dans ce refuge où il se croyait en sécurité... et fut poignardé dans le coeur par l'homme à qui il faisait confiance: l'appât du gain (la récompense pour sa capture) fut plus fort que tout. C'est près de cet endroit (jusqu'à l'interdiction en 1843) que les esclaves se réunissaient pour la "récréation" et dansaient jusqu'à atteindre la transe au son des rythmes africains, sur la place Congo Square, considérée comme le berceau du jazz.

Dès son enfance, Sidney baigne dans la musique

C'est ainsi qu'on vit à la Nouvelle Orleans: mariage ou naissance (ou tout autre évènement) est célèbré en rythme! A partir de 1914, il part en tournée dans tous les Etats-Unis, est victime d'agressions racistes. Puis il s'embarque pour l'Europe, et joue pour le roi d'Angleterre. En 1920, à Londres, il s'achète un saxophone soprano droit (erreur à éviter: ne jamais dire qu'il jouait de la trompette ou de la clarinette, vous ferez hurler les connaisseurs). En 1922, avec son pianiste, ils draguent deux filles dans un bar. Bagarre! Il passe quinze jours en prison, et se trouve expulsé de Grande-Bretagne. Il se marie une première fois. Triomphe à Paris aux côtés de Joséphine Baker dans la Revue Nègre en 1925.

Au cours d'une rixe avec son joueur de banjo, il sort le revolver et se retrouve à nouveau en prison. Bien que le poète Aragon ait pris sa défense lors du procès, il est condamné à 15 mois puis expulsé.

De retour aux States, Bechet devient une véritable vedette, et, de plus, respectée par ses pairs. Malheureusement la crise (de 1929) passe par là, et les métiers des loisirs sont durement touchés: Sidney se retrouve au fond d'une boutique à racommoder des vieux vêtements!

La crise passe...

Il se marie une seconde fois, et retrouve sa place au sein de prestigieuses formations musicales. Le croiriez-vous? Sa vie est surtout gâchée par d'atroces maux de dents! Une anecdote, peut-être, mais qui lui permet de retrouver son frère qui est...dentiste! Sidney n'avait pas remis les pieds à la Nouvelle-Orléans depuis 20 ans, et "découvre" un grand frère qui va bientôt se joindre à lui pour jouer du jazz.

En 1950, Sidney décide de s'installer définitivement à Paris, où il est vénéré, par le public et par ses musiciens, l’orchestre de Claude Luter. Son premier "tube" français, "Les Oignons", est connu par des millions de téléspectateurs: c'est l'indicatif d'une émission culinaire du très populaire chef Raymond Oliver! Sidney déclare avoir choisi la France pour sa proximité avec l'Afrique, premier berceau du jazz... et surtout de son grand-père auquel il pense en permanence.

En Afrique du Nord il rencontre, en 1951, la dernière femme de sa vie, Elisabeth Ziegler (mère de leur fils Daniel Bechet, batteur de jazz), qu'il ne va plus quitter.

Une grande fête est organisée pour leur mariage à Juan-les-Pins

Il a Mistinguett pour témoin ; il compose des titres immortels, dont "Dans les rues d’Antibes" et "Petite fleur". C'est le bonheur total, amour et soleil... Bonheur trop court car, en cette même année 1951, il commence à souffrir énormément de l'estomac. On diagnostique un ulcère...1er juin 1954, opération d'urgence à l'Hôpital américain de Neuilly: ablation de l'estomac. Mais il ne se ménage pas: films, longues tournées, notamment 40 jours d'affilée en Afrique du Nord... Jusqu'à la fin, les concerts sont innombrables. Historiquement, il a été le premier artiste responsable d’une émeute parmi les spectateurs d’un concert, une décennie avant les yéyés. On parle encore aujourd’hui de “ce soir où l’on cassa l’Olympia” (19 octobre 1955).

Fin 1958, extinction de voix

Il consulte un spécialiste qui lui annonce la vérité : cancer du poumon. Le 20 décembre, il explique, lors de la Nuit du Jazz de la salle Wagram, qu'il s'agit de son dernier concert. Il meurt quelques mois plus tard (le 14 Mai 1959). Ses ventes de disques, qui avaient toujours été bonnes, sont alors surmultipliées, et Petite fleur domine le hit-parade... huit ans après son enregistrement! Bechet est le premier jazzman à avoir obtenu, de ce côté de l’Atlantique, un disque d’or pour des ventes de disques supérieures à un million d’exemplaires.

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