Réédition très attendue d'une BD de 1948, «Spirou et l'Aventure»

L'objet était introuvable depuis 60 ans. Qui pouvait se permettre d'acheter l'édition originale à plus de 1 000 € ?

Spirou est un personnage… un drôle de personnage : créé en avril 1938, il en est aujourd’hui à son vingtième dessinateur. Car le personnage en question appartient, non pas au dessinateur qui l’a créé (en l’occurrence Robert Velter dit Rob-Vel, 1909-1991) mais à l’éditeur belge Dupuis, qui s’est chargé de le passer de main en main, de pinceau en pinceau : le premier héritier fut un Belge…

En raison de la guerre, les planches de Rob Vel n’arrivaient pas à passer de France en Belgique. Dupuis confia alors la série au fabuleux Joseph Gillain dit Jijé, qui lui même refilera le bébé à Franquin, artiste très inventif puisqu’il développa le personnage de Fantasio créé par Jijé et inventa Gaston Lagaffe et le Marsupilami dont il gardera d’ailleurs l’exploitation une fois que Spirou lui sera retiré et confié à Fournier.

«Spirou et l’Aventure»

Ce bel album quasi carré, au dos toilé, regroupe les histoires réalisées par Jijé pour Le Journal de Spirou en 1944 et 1945. Et il est d’un prix tout à fait abordable (35€) malgré un tirage limité à 5 000 exemplaires, ce qui semble relativement peu face au nombre d’admirateurs francophones (France, Belgique, Canada) du petit groom. Il contient six histoires dans lesquelles les héros échappent à des animaux sauvages, ont des visions d’armées gauloises, médiévales ou napoléoniennes car ils voyagent dans le temps. Ces histoires sont :

1) Le meeting aérien (1943)

2) Autour du monde avec le pilote rouge (1944)

3) Le voyage dans le temps (1944-45)

4) L'enlèvement de Spip (1945)

5) La jeep de Fantasio (1945-46)

6) Fantasio et le Fantôme (1946)

Comparaison : Spirou, Tintin ?

Cet album est à Spirou ce que «Au pays des Soviets» est à Tintin dans la mesure où c'est le premier album. En revanche il faut signaler que «Au pays des Soviets» contenait les véritables premières planches de Tintin tandis que «Spirou et l’Aventure» fait abstraction de toutes les premières planches de Spirou dessinées par Rob-Vel et toujours pas éditées en album (sinon en deux albums pirates en noir & blanc). Enfin signalons que Tintin est plus âgé de neuf ans que son petit frère Spirou.

Dès les premières pages, un nouveau personnage intervient, un certain Fantasio que Jijé a calqué sur son ami Jean Doisy, rédac’ chef au journal. Ce blondinet à houpette – qui paraît nettement plus vieux que son ami au costume rouge – a mauvais caractère et évoque le Capitaine Haddock qu’Hergé a créé en 1941 dans "Le Crabe aux pinces d'or". Le vocabulaire de Fantasio est d’ailleurs semblable à celui de Haddock ( « Bandit! Canaque ! Géophage! Mandchou! Onychophage! » ).

Des aventures désuètes au dessin daté

Soyons franc, malgré une virtuosité évidente, Jijé est brouillon, et vous ne relirez pas souvent cet album touchant mais malhabile. Pierre Yves, sur le site Bédéthèque , propose une chronique pertinente :

« Il s'agit donc de bande-dessinée ancienne pour laquelle l'auteur n'était pas encombré de considérations réalistes comme c'est systématiquement le cas de nos jours. Il laissait ses personnages voguer au fil de son imagination car il est vrai qu'à l'époque la bande-dessinée était destinée à la jeunesse et non aux adultes qui se la sont accaparée depuis. C'est donc souvent naïf, mais dans l'univers blasé est ultra exigeant que nous connaissons actuellement, il est très rafraichissant de (re)découvrir une partie de la période pré-Franquin que très peu connaissent et dont beaucoup ignorent même qu'elle existe ».

Un gros travail de restauration

Après numérisation de plusieurs originaux du livre (car en trouver un seul entièrement en état parfait était impossible) les fichiers ont été sélectionnés, nettoyés et restaurés afin d’obtenir la meilleure version de chaque page : les altérations liées au temps et aux maniements divers qu’ont pu subir les ouvrages ayant été toutes supprimées. On retrouve donc, avec ce bel objet, les caractéristiques de l’édition de l’époque : papier, format, toile de dos orange, montage en trois ou quatre bandes d’origine… Et même la trame apparente et les décalages de couleurs sur certaines pages, lesquels étaient dus aux problèmes inhérents aux techniques d’impression moins précises que celles dont nous bénéficions aujourd’hui !

Un petit encart de huit pages, réalisé par Martin Zeller (le responsable des rééditions patrimoniales chez Dupuis), permet de nous rappeler ce que fut la vie de Jijé grâce à une biographie succincte mais précise, de connaître l’ambiance au journal de Spirou entre 1943 et 1946, mais aussi de découvrir les trois planches de « Spirou et l’aventure », parues du n°19 du 5 juillet 1945 au n°21 du 19 juillet de la même année, où Jijé tenta l’expérience de la couleur directe. Quand l’album fut publié, trois ans plus tard, l’éditeur, qui voulait privilégier l’uniformité de style, confia ces planches à ses ateliers : en effet, la mise en couleurs directe avait fait disparaître le trait noir.

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