Une radio pirate, lien entre Khadafi et l'attentat de Lockerbie

En 1970, l'Angleterre se montra bien sévère envers Radio North Sea. Ce n'est que bien plus tard qu'on évoqua l'éventualité d'un complot international.
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En 1970, le gouvernement d’Harold Wilson ordonna le brouillage d’une station de radio pirate ancrée à quelques kilomètres de ses côtes. Radio North Sea International (RNI), rebaptisée Radio Caroline le temps de la campagne électorale de juin 1970, appelait à renverser le gouvernement en place. Et c’est ce qu’il advint.

La thèse d'un complot international

Quelles furent les véritables raisons de l'attitude sévère, voire impitoyable, à l'égard de RNI, attitude commune aux gouvernements travailliste et conservateur? Les animateurs de RNI eux-mêmes, jeunes hommes anglais sympathiques, passionnés de radio et de musique, seront, pendant des mois, questionnés par la police chaque fois qu'ils poseront le pied en Angleterre. Leur cas est, certes, passible d'emprisonnement, mais aucune action ne sera jamais entreprise à leur encontre; en réalité, ce sont les coulisses de la radio qui intéressent les autorités, sa situation en eaux internationales ne permettant pas à la police de faire une enquête sur place.

Des confidences l’année suivante

En 1971, Andy Archer, célèbre animateur de la station, reconnaissait que la nuit, profitant de l'interruption des programmes (entre 1h et 6h du matin), RNI transmettait des messages codés sur onde courte, donc à longue distance, à destination de pays du bloc communiste. Cette déclaration accrédita la thèse du "navire espion": la radio, qui ne diffusait guère de publicité, n'aurait été qu'une façade, les messages secrets nocturnes rapportant beaucoup plus d'argent que les 19 heures quotidiennes de programmes musicaux. Bien entendu, les directeurs de la radio, les hommes d’affaires suisses Meister et Bollier désavouèrent leur ex-employé, mais ne purent cependant nier les relations privilégiées qu'ils entretenaient avec la Yougoslavie et l'Allemagne de l'Est, pays auxquels ils vendaient, d'ailleurs en toute légalité, du matériel électronique sophistiqué frappé d'embargo de la part des Etats-Unis et de nombreux pays européens. Aujourd'hui encore, il est impossible de dire avec certitude à quoi correspondaient ces messages codés.

Ces accusations seront-elles un jour confirmées?

Si oui, il est curieux de constater que le scénario d'une radio pirate utilisée à des fins d'espionnage international avait été utilisé, au détail près, pour servir de trame à "Not So Jolly Roger", 45e épisode de la série télévisée britannique Destination danger ( Danger Man ), diffusé en France en 1967 sous le titre "Les pirates", et dont le copyright avait été déposé dès 1964.

L'affaire fit couler beaucoup d'encre

En 1971 le Premier ministre hollandais, en personne, exprima à la télévision les soupçons de sa police. Meister et Bollier, sommés de s'expliquer au cours d'une conférence de presse, clamèrent que RNI n'était aucunement impliquée dans des affaires d'espionnage ou de politique, mais les deux Suisses, par la suite, se firent bien discrets.

Leurs noms, pourtant, reviendront tragiquement dans l'actualité

Quand? Vingt ans plus tard exactement, après deux années d'enquête autour des attentats perpétrés en 1989 contre l'avion de la Pan Am et celui d'U.T.A. ayant respectivement explosé au-dessus du village écossais de Lockerbie et du désert du Ténéré, au Nigéria. Une fois la responsabilité de la Lybie et du colonel Khadafi prouvée, on découvrit que les minuteurs qui avaient déclenché l'explosion des bombes avaient été confectionnés par Meister et Bollier pour des clients lybiens. Les deux Suisses ne pouvaient pas nier leurs relations avec la Lybie: bien après la fin de Radio North Sea, ils avaient conduit leurs deux bateaux-radios à Tripoli. Les connivences entre la société de Meister et Bollier et cet Etat africain n'expliquent cependant pas tout.

Revenons en 1971…

Il fallut attendre encore quelques semaines après les déclarations fracassantes d'Andy Archer pour entendre parler de la possible existence d'un "complot communiste" destiné à faire basculer le gouvernement de Harold Wilson. Il aurait néanmoins fallu être un brillant stratège pour imaginer de manière aussi diabolique l'enchaînement des évènements, et prévoir, de nombreux mois à l'avance, le périple du bateau, finalement ancré au large des côtes britanniques après celles de l'Allemagne et de la Hollande, ainsi que l'implication des jeunes britanniques qui, finalement, auraient bien pu négliger de se rendre aux urnes (quoique l'Anglais soit réputé pour son civisme). Le 8 juillet 1971 (un an après ces élections au Royaume-Uni), le magazine hollandais De Telegraaf révèle ce que la rumeur laissait sous-entendre…

D'après la CIA, dix bateaux-radios de type identique à RNI étaient en construction

Les chantiers étaient en Allemagne de l'Est, ainsi qu'à Gdansk, en Pologne; les travaux étaient supervisés par des ingénieurs russes et est-allemands. Ces informations avaient transpiré au moment des grèves de début 1971 durement réprimées dans les ports et chantiers navals polonais. L'ensemble de cette armada, dont la construction fut arrêtée au moment des émeutes dans les chantiers de la Baltique, était destiné à diffuser la propagande communiste tout au long des côtes d'Europe, d'Afrique et du Moyen-Orient. Le chef de la CIA, Mr Helms, s'en était entretenu avec Golda Meir, considérant que les relations américano-israéliennes étaient l'une des cibles prioritaires de cette offensive. Cette vaste opération était la réponse (tardive) à l'implantation en Allemagne de l'Ouest des stations américaines Radio Liberty et Radio Free Europe qui dénigraient le communisme.

Les pays de l'Otan se seraient trouvés bien embarrassés, dans la mesure où cette quinzaine de bateaux-radios auraient pu flotter indéfiniment en eaux internationales. C'était la seule réplique pacifique que pouvait fournir le monde communiste: en août 1970, Willy Brandt avait signé un traité d'entente cordiale avec l'Union Soviétique… qui en avait profité pour lui demander de réduire au silence Radio Liberty et Radio Free Europe. Ce à quoi Brandt avait répondu que la pression américaine sur son pays était trop forte pour qu'il ose envisager une telle action, même si les deux stations américaines, reconnaissait-il, ne favorisaient pas la détente entre l'URSS et l'Allemagne ( à suivre ). Pour en savoir plus, cliquer ici .

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