Kirghizie : Une élection présidentielle attendue

Description des enjeux de l'élection présidentielle prévue dimanche prochain en Kirghizie, première élection libre en Asie centrale post-soviétique

Qui, dimanche, deviendra le prochain président de la république en Kirghizie ? Cette question, si familière en France, est inédite dans un pays où jusqu’à présent le nom des présidents n’était connu d’avance. Inédite également dans une région, où les régimes autoritaires et totalitaires dominent et où toute opposition est muselée, voire décimée.

La Kirghizie : Laboratoire de la démocratie en Asie centrale

Bien avant la révolution d’avril 2010, la Kirghizie a toujours fait figure d’exception en Asie centrale. La tradition de la « démocratie directe » et l’équité homme-femme chez les éleveurs nomades kirghiz depuis le XVIe siècle, puis la rétivité historique des Kirghiz à tout toute idéologie totalitaire, communiste comme islamiste, a de tous temps toujours favorisé la recherche du débat permanent.

L’indépendance a depuis 1991 ravivé la soif de liberté des Kirghiz. A l’instar des républiques voisines d’Asie centrale post-soviétique, les deux premiers présidents kirghiz, Askar Akaev puis Kourmanbek Bakiev, sont tous deux progressivement parvenus à instaurer un régime autoritaire et à base tribale. Mais, la Kirghizie s’est en revanche toujours démarquée de ses voisins par la subsistance d’une presse libre et indépendante, la continuité du débat public dans les espaces privés et l’alternance politique imposée. Cette alternance pouvait arriver par voie élective lors des élections locales ou par des révolutions, lorsque les Kirghiz estimaient que les résultats des différentes élections présidentielles officiellement proclamés ne reflétaient plus leur libre choix.

La révolution pacifique de 2005 a ainsi mis fin au pouvoir d’A. Akaev, tandis que celle, bien plus sanglante, de 2010 a renversé le président K. Bakiev pour instaurer une république parlementaire.

Les révolutions constituaient également jusqu’à présent un moyen pour les Kirghiz de permettre régulièrement au pouvoir de changer de mains entre les tenants du sud et ceux du nord de la république. L’alternance politique établie sur des marqueurs territoriaux demeure ainsi à la fois l’enjeu électoral de la majorité des candidats et une menace permanente sur l’avenir de la cohésion nationale.

De profondes différences culturelles entre le nord et le sud

Plus que de simples nuances, de profondes différences culturelles opposent depuis toujours le sud et le nord de cette république montagneuse et enclavée d’Asie centrale.

Le nord du pays est globalement plus riche, industrialisé et urbanisé. Il est aussi largement russophone et traditionnellement ouvert aux influences européennes. La présence depuis plus d’un siècle d’une forte minorité russe et le caractère très superficiel de l’islam ont permis à cette partie du pays, dans le prolongement du Kazakhstan voisin, d’être plus réceptive aux divers modèles de pensées européens, dont notamment au fait de pouvoir se déterminer individuellement et librement pour tel ou tel modèle politique, tel ou tel candidat. A l’inverse, le sud du pays demeure plus traditionnel et conservateur. Là, l’ancienneté et la force de l’islam, la présence de populations sédentaires culturellement mêlées kirghizes, ouzbèkes et tadjikes pratiquant une agriculture irriguée ou, dans les villes de la Vallée du Fergana, des activités commerçantes, entretiennent depuis longtemps des réseaux de clientèles et de fidélités puissants, parfois abusivement qualifiés de mafia, et à l’intérieur desquels toute initiative individuelle demeure réduite et mal perçue. Cette attitude de recherche continue d’hommages-liges se ressent aussi dans la vie politique locale, comme dans les soutiens apportés aux candidats du sud lors des élections législatives ou présidentielles. Ici, l’étiquette du parti politique a peu de signification et la population locale se détermine davantage en fonction de l’origine et de l’ancrage géographique du candidat.

Les atouts d'Almazbek Atambaev

A l’heure de l'élection présidentielle de dimanche prochain, ces différences persisteront. La plupart des 19 candidats en lice, en majorité indépendants, se focaliseront sur leur origine géographique ou tribale pour remporter le plus grands nombre de voix, notamment dans le sud. Les deux principaux candidats du sud, Kamtchybek Tachiev à Och et Adakhan Madoumarov à Batken et Djalal-Abad, tous 2 soutenus par leur formation politique respective, l’ont bien compris et comptent utiliser l’avantage démographique du sud sur le nord et la faiblesse des partis à base idéologique au sud pour s’imposer face au premier-ministre sortant, Almazbek Atambaev, donné favori.

A l’inverse, le candidat du Parti Social-Démocrate de Kirghizie (PSDK), A. Atambaev fait figure de rassembleur. Son parti, héritier de la révolution d’avril 2010, recueille un fort soutien à Bichkek et dans le nord du pays. Mais, contrairement à ses concurrents, il peut s’appuyer sur un parti disposant avant tout d’un programme et dépassant à ce titre le clivage traditionnel nord-sud. Sa candidature est donc aussi populaire parmi l’élite urbaine et intellectuelle du sud du pays. A. Atambaev peut également compter sur l’appui de la présidente intérimaire sortante, Roza Otounbaeva, qui avait décidé de ne pas se présenter pour donner ses chances à la jeune démocratie naissante. Il bénéficie enfin d’une expérience politique solide et du soutien de la communauté internationale, qui souhaite voir perdurer le régime parlementaire et la stabilité en Kirghizie.

En effet, s’il est élu dimanche prochain, le premier-ministre sortant assure vouloir conserver, contrairement à ses principaux concurrents du sud, le système parlementaire issu de la Constitution de juin 2010, votée par référendum deux mois après la révolution d’avril et dans laquelle le président de la république ne jouit que de prérogatives honorifiques.

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Le succès ou l’échec de l'élection présidentielle représentera dimanche prochain un véritable test de crédibilité pour la viabilité de la jeune démocratie kirghize. Par-delà le résultat, il s’agira de connaître avant tout l’importance du taux de participation, au sein d’une population marquée par les problèmes économiques et sociaux. Cette élection sera en conséquence suivie de très près par la communauté internationale et entrera dans l’Histoire comme étant la première dans la région, dont le résultat ne sera pas connu d’avance.

David GAÜZERE

Journaliste indépendant

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

http://david-gauzere.cabanova.fr

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