Boris Eltsine, le premier président russe

La Russie commémore les 80 ans de Boris Eltsine. Les dirigeants rendent hommage à leur prédécesseur, qui n' a pourtant pas toujours fait l'unanimité.
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2011 est une année riche en symboles pour la Russie. Elle marque en effet les 20 ans de la chute de l’URSS et, par conséquent, de la naissance de la Russie telle qu’on la connaît aujourd’hui (les frontières actuelles ne correspondent à aucun précédent historique). En juin 1991, eurent lieu les premières élections présidentielles de l’histoire de la Russie, remportées par Boris Eltsine. Et en décembre de la même année, Mikhaïl Gorbatchev démissionna de son poste de Président de l’Union soviétique, mettant officiellement fin à l’existence de ce pays. Par un de ces hasards dont l’Histoire nous gratifie parfois, 2011 marque aussi les 80 ans de Boris Eltsine et de Mikhaïl Gorbatchev. Si l’anniversaire du second passe pour l’instant inaperçu, celui du premier Président russe fait l’objet d’une attention particulière.

L’ascension de Boris Eltsine

Boris Nikolaïevitch Eltsine est né le 1er février 1931 dans la région d'Ekaterinbourg (qui s’appelait alors Sverdlovsk). Son père est ouvrier dans le domaine de la construction, sa mère couturière. Après des études à l’Institut polytechnique de l’Oural, où il se spécialise lui aussi dans la construction, il travaille comme contremaitre, chef de chantier, puis ingénieur en chef. En 1968, il entre au Parti, où il est nommé directeur de la construction du comité régional de Sverdlovsk. Il en deviendra le Premier secrétaire en 1976. Il est nommé membre du Comité central en 1981. Son ascension va se poursuivre grâce à l’arrivée au pouvoir en 1985 de Mikhaïl Gorbatchev, qui lui fait gravir de nouveaux échelons, le faisant accéder au poste important de Premier secrétaire du Comité de Moscou.

Il se fait une «réputation» en critiquant ouvertement Mikhaïl Gorbatchev

Mais dès 1987, les deux hommes entrent en conflit. Boris Eltsine critique publiquement le manque de démocratie du Comité central. Cela lui vaut d’être relevé de ses hautes fonctions, mais aussi d’acquérir une certaine notoriété médiatique. Il dénonce les privilèges de la Nomenklatura du Parti, ce qui lui permet d’accroître sa popularité. Il est élu député lors des premières élections libres d’URSS en 1989. Dès lors, lui et son groupe de réformateurs, dont fait partie Andreï Sakharov, vont connaître une ascension fulgurante.

Il donne à la Russie sa souveraineté

Le 12 juin 1990, le Soviet suprême de Russie, dont il est le Président, adopte la Déclaration de souveraineté de la Russie. Dès lors, les lois de la République Socialiste Fédérative Soviétique de Russie prévalent sur celles de l’Union. C’est le début de la Parade des souverainetés, l’Empire soviétique entame sa décomposition, et Gorbatchev n’a plus qu’un pouvoir symbolique. Cela est encore plus vrai lorsqu’en mars 1991, lors d’un referendum, la majorité de la population se prononce en faveur de l’introduction du poste de Président de la Russie.

La «thérapie de choc»

Le 12 juin 1991, Boris Eltsine est élu Président de la Russie. Une dernière tentative de putsch, entreprise en août 1991 par une frange conservatrice du Parti communiste, échoue. On en garde l’image d’un Boris Eltsine triomphant sur son char. A la fin de cette même année, Mikhaïl Gorbatchev est obligé de démissionner d’un Etat qui n’existe déjà plus. Boris Eltsine devient, à 60 ans, le Président de ce nouveau pays qu’est la Russie. Il entreprend alors un changement en profondeur du pays, privatisant d’un seul coup des secteurs entiers de l’économie. C’est la «Thérapie de choc», orchestrée par Egor Gaïdar.

Poutine et la réhabilitation de l’URSS

Les années de présidence Eltsine restent dans l’ensemble un mauvais souvenir pour une majorité de Russes, qui ont eu l’impression de voir leur pays se décomposer, livré aux mafias et aux puissances occidentales. Le point d’orgue de cette humiliation fut sans doute la crise économique de 1998, à la suite de laquelle la Russie a du demander un prêt sans précédent au FMI. En succédant à Eltsine, Vladimir Poutine a imposé un style radicalement différent, celui de la «démocratie souveraine» . En regrettant publiquement la chute de l’URSS et en réhabilitant certains symboles de cette dernière, Poutine a marqué une rupture significative avec son prédécesseur, mort le 23 avril 2007.

Medvedev et la réhabilitation de Eltsine

Pourtant, un regain de sympathie semble toucher la Russie au moment de célébrer les 80 ans de son premier Président. Plusieurs manifestations en l’honneur de ce dernier ont été organisées ces derniers jours. A Ekaterinbourg, un monument vient d’être inauguré en grande pompe par le Président Medvedev qui a déclaré à cette occasion: «toute la Russie doit être reconnaissante envers Boris Eltsine, grâce à qui notre pays, dans la période la plus dure de son Histoire, a continué sur la voie du changement, réussi sa transformation, et va aujourd’hui de l’avant». Un discours qui fait écho à celui de son premier ministre, Vladimir Poutine , pour qui «Eltsine a mené le processus des changements cardinaux qui ont sorti la Russie de l'impasse». «Il faudra que nos descendants estiment dans une grande mesure l'échelle de sa personnalité», a-t-il ajouté.

Le plaidoyer de Youmachev

Dans une interview accordée récemment au journal Moskovskii Komsomolets , Valentin Youmachev, très proche collaborateur de Boris Eltsine du temps où ce dernier était à la tête du pays, signe lui aussi un plaidoyer en faveur du premier Président russe, à qui l’on doit «l’apparition en Russie de la liberté de choix et d’expression». «Boris Eltsine n’est pas responsable de la situation économique désastreuse dans laquelle se trouvait le pays à son arrivée au pouvoir, et qui justifiait les mesures drastiques qui ont été prises», rappelle l’ancien conseiller du Président, avant de fustiger le pouvoir actuel, qui selon lui n’aurait pas plu à Eltsine. Youmachev va jusqu’à affirmer que les oligarques et les milliardaires n’ont acquis leur pouvoir qu’après la présidence de Eltsine.

Les communistes n’ont toujours pas digéré

Sur ce dernier point, Youmachev est loin de faire l’unanimité, et ne remporte en tous cat pas l’adhésion des communistes, ulcérés par cette glorification nouvelle de celui qui est pour eux le «fossoyeur de l’Union soviétique». En-dessous d’une plaque commémorative posée sur le mur de l’ancien domicile de Eltsine à Ekaterinbourg, ces derniers ont momentanément apposé une autre plaque , sur laquelle on pouvait lire: «durant les mandats de Eltsine, la majorité des entreprises publiques a été privatisée, le niveau de vie des Russes a été divisé par 2,5, 64% de la population russe s’est retrouvée en-dessous du seuil de pauvreté, la Guerre de Tchétchénie a fait 160 000 morts, 26 attentats de grande ampleur ont été déplorés, faisant plus de 700 morts, et la population du pays a diminué de 7,7 millions de personnes».

Autant dire que le premier Président russe, glorifié aujourd’hui par ses successeurs, n’a pas laissé que des bons souvenirs…

CONT12

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