Conflits sur fond de nationalisme en Russie

Des affrontements entre nationalistes et forces de l'ordre ont eu lieu la semaine dernière, à Moscou. Ce n'est pas la première fois que cela se produit.

« La Russie n'est visiblement pas prête pour 2018 ». C’est ce qu’écrivait la semaine dernière le 10 sport , en faisant référence aux incidents survenus à Moscou, le 11 décembre dernier. Ce jour-là, un impressionnant rassemblement de supporters, auxquels se sont mêlées des organisations nationalistes, a eu lieu en plein centre de la capitale russe, occasionnant des affrontements avec les forces de l'ordre faisant une quarantaine de blessés. Quelques jours plus tôt, lors du match de Ligue des Champions Zilina-Spartak en Slovaquie, les ultras moscovites avaient déjà fortement perturbé la rencontre .

Ce n’est pas la première fois que les hooligans russes se font remarquer. Comme dans la plupart des pays d’Europe, ces franges de supporters ultra-violents entretiennent souvent des liens étroits avec les mouvements les plus extrémistes. Mais au-delà de la question du hooliganisme, qui est un casse-tête pour toutes les fédérations européennes de football, se posent des questions de politique et de société plus spécifiquement russes.

Comme à Kondopoga en 2006

Car l’émeute qui a eu lieu à Moscou et qui a rassemblé plus de 5000 personnes, a été déclenchée par la mort d’un supporter du Spartak lors d’une bagarre entre Russes slaves et Caucasiens. Or, ce n’est pas la première fois qu’un événement de ce type provoque de telles réactions, dont l’ampleur et la violence inquiètent. L’épisode de Kondopoga en 2006 fut l’un des premiers à avoir une résonnance internationale. Cette année-là, une bagarre avait éclaté entre Russes slaves et Tchétchènes, dans un bar appartenant à ces derniers. Deux Russes y avaient trouvé la mort. Des habitants de cette petite ville de Carélie avaient alors réagi en détruisant le marché local, en cassant les vitres de certains magasins appartenant à des Caucasiens, et en brûlant le restaurant dans lequel avait éclaté la rixe.

S’en était suivi un meeting rassemblant 1500 personnes, exigeant qu’une enquête soit menée sur ce crime, et que l’on s’intéresse de près aux entrepreneurs venus du Caucase, voire, pour les plus radicaux, que l’on expulse tous les « illégaux du Caucase ».

Cet événement avait constitué en quelque sorte une référence dans le milieu nationaliste. Avec ce slogan : « Kondopoga : ville héros ». Cela trahissait toutes les tensions interethniques qui peuvent exister en Russie, pays multinational, qui connaît par ailleurs de franches réussites en matière de cohabitation entre différentes communautés. Comme au Tatarstan , par exemple.

Et à Stavropol en 2007

La journaliste Olga Allenova s’est beaucoup intéressée à ces problèmes de cohabitation entre les différentes communautés présentes sur le territoire russe. Etant elle-même issue d’une république caucasienne, l’Ossétie du nord, elle connaît bien le contexte particulier de la multiculturalité russe, qui, contrairement à celle des pays occidentaux, est largement antérieure au phénomène de l’immigration, bien qu’ayant été accentuée par celui-ci.

Dans un article publié en 2007 , elle revenait sur des évènements similaires à ceux de Kondopoga, survenus cette fois-ci à Stavropol, où elle s’était rendue pour se rendre compte de la situation. Voici les propos qu’elle avait recueillis auprès d’un témoin, qui, précisait-elle, était "un habitant ordinaire de Stavropol, disant des choses que disent presque tous ceux qui se différencient par la couleur de la peau ou des cheveux des Caucasiens" : « Ils (les Caucasiens) se promènent avec des couteaux et même des pistolets, tout leur est permis ! Ils sortent avec nos filles, les abandonnent puis disent que les Russes sont des filles faciles. Eh bien restez chez vous en Tchétchénie et ne venez pas chez nous alors ! Voyez-vous, nous avons en ville une statue à la gloire de Ermolov (grand artisan de la conquête du Caucase par les Russes au XIXème siècle , NDR), et cela ne leur plaît pas. Mais à nous ça nous plaît ! C’est notre ville ! Et notre histoire. Ils ont chassé tous les Russes de Tchétchénie. Combien de Cosaques ont-ils tués là-bas, égorgés! Et combien de filles violées ! Ils viennent ici, volent les voitures, les portables, frappent les gens, puis disparaissent dans leur Tchétchénie, et personne ne les retrouve là-bas. Ils y ont construit leur Etat tchétchène, où il n’y a de place pour aucune autre nationalité. Eh bien qu’ils y restent, et qu’ils ne viennent pas ici ! ». Des propos qui illustraient tout le ressentiment qui peut exister des deux côtés, alimenté aussi en grande partie par les deux guerres tchétchènes de 1994 et 1999.

Le pouvoir est dépassé pour certains, complice pour d’autres

Aujourd’hui, Olga Allenova se dit attristée au plus haut point par ce nouvel épisode de haine raciale, qui n’a pas manqué d’interpeller de nombreux observateurs de par son ampleur et son caractère incontrôlé. Selon la journaliste, ces débordements à répétition sont en grande partie imputables aux dirigeants russes.

En cela, elle rejoint l’avis de beaucoup de ses confrères, qui s’inquiètent de ce que les mouvements ultranationalistes puissent rassembler autant de monde aussi spontanément, et surtout, qu’ils arrivent à mettre en échec depuis tant d’années la police et le pouvoir. Constatant que ces groupements sont beaucoup moins fermement combattus et réprimés que ceux des simples opposants au gouvernement, certains, comme le rédacteur en chef de Novaïa gazeta , Sergei Sokolov, n’hésitent pas à dire, que les fascistes ont été « créés par l’Etat » et qu’ils sont manipulés par le pouvoir.

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