En Russie, le tueur d'Oslo ne laisse personne indifférent

Les extrémistes de droite célèbrent le héros Breivik, tandis que les médias et le pouvoir s'inquiètent d'une éventuelle propagation de ce nouveau terrorisme

La tuerie d’Oslo a eu une résonnance particulière en Russie, pour plusieurs raisons. Premièrement, parce que beaucoup redoutent qu’un tel scénario puisse se reproduire dans ce pays où l’extrême droite radicale est très présente. Ensuite, parce que les thèmes abordés par Anders Breivik dans son manifeste sont très sensibles en Russie. Et enfin, parce que le tueur norvégien se réfère d’une manière étonnante à Vladimir Poutine et à sa façon de gouverner.

Beaucoup d’experts pensent qu’un attentat semblable à celui d’Oslo pourrait survenir un jour en Russie

Lorsque l’identité et les motivations de l’auteur du double attentat qui a fait 76 victimes à Oslo ont été connues, les médias russes se sont immédiatement posé la question : un tel scénario pourrait-il se reproduire dans notre pays ? Beaucoup d’experts affirment que oui tout en remarquant, comme le fait le spécialiste Nikolaï Petrov dans les colonnes de Kommersant , que contrairement à la Norvège, le pouvoir et les citoyens sont peut-être plus préparés à ce type de menace en Russie, du fait que les manifestations du terrorisme y sont malheureusement fréquentes.

Les évènements de la Place du Manège ont déjà démontré à quel point les nationalistes russes étaient nombreux et organisés

Mais force st de constater que la menace est bien réelle. En effet, si jusqu’à présent aucun attentat de cette ampleur n’a été revendiqué par des nationalistes russes, ceux-ci sont quand-même à l’origine de nombreux épisodes très violents de l’histoire récente du pays. Le plus marquant est sans doute la démonstration de force de la place du Manège en décembre dernier. Mais on peut aussi citer les très nombreux conflits interethniques qui ont éclaté dans plusieurs villes, comme Kondopoga ou Sagra.

Breivik et les nationalistes radicaux russes s’admirent mutuellement

L’extrême droite russe est très active et très structurée, et elle est un problème récurent pour le pouvoir , qui depuis quelques années essaye de corriger son laxisme passé dans ce domaine (le 11 juillet dernier, lors d’un procès de grande ampleur à Moscou, un groupe de néonazis coupable de 27 meurtres a été jugé et condamné sévèrement ). Ce que certains appellent en France la “fachosphère“ est aussi très développée en Russie, et les réactions enthousiastes s’y sont succédées après l’attentat d'Oslo, démontrant si besoin en était que le tueur norvégien a de nombreux “frères de pensée“ à l’est de son pays. Breivik, d’ailleurs, ne s’y est pas trompé. Dans son manifeste « 2083, une déclaration européenne d’indépendance », il fait plusieurs fois référence à la Russie.

Quelles solutions face à ce nouveau type de terrorisme, qui menace de s’étendre ?

Le thème du nationalisme et des conflits interethniques alimente donc depuis longtemps les médias russes, et la tuerie d’Oslo a amené ces derniers à s’interroger une nouvelle fois sur les solutions à apporter à ces problèmes. Ainsi, dans un article publié dans Nevskoe vremja , Alexandre Silantiev estime qu’Anders Breivik a montré les limites de ce qu’il appelle les « recettes libérales pour guérir la maladie nationaliste : un sirop doucereux comprenant les ingrédients habituels : la tolérance, le politiquement correct et la croissance économique ». En effet, comme le note le journaliste, la Norvège réunit tous ces éléments mais n’a pourtant pas empêché un tel carnage d’éclater en son sein.

L’étonnante fascination de Breivik pour Poutine

Pour autant, peu de journalistes sont convaincus par la méthode poutinienne de lutte contre le nationalisme radical. A l’inverse d’Anders Breivik, qui, lui, voue un véritable culte au Premier ministre russe, l’une des personnes, avec le Pape, qu’il « aimerait le plus rencontrer », ainsi qu’il l’écrit dans son manifeste . Le tueur norvégien érige plusieurs fois Vladimir Poutine et son système de “démocratie dirigée“ en modèle, il loue le charisme et la « clairvoyance » de l’ancien chef du Kremlin, dont il partage la vision, notamment lorsque celui-ci avait déclaré que « l’Europe pourrait devenir une colonie de ses ex-colonies ».

Quelle politique adopter ?

Vladimir Poutine se serait certainement bien passé d’une telle “publicité“, lui dont la position sur les questions de nationalisme et de conflits interethniques a souvent été ambiguë, comme en témoigne sa récente proposition de recréer un Ministère des affaires de nationalité… qu’il avait lui-même supprimé. Interrogé sur la pertinence de cette idée, Emil Pain, conseiller du Président en matière de développement de la société civile et des droits de l’homme, considère que « les solutions administratives ne conviennent pas pour régler les problèmes nationaux et ethniques ». Le spécialiste ajoute que ces problèmes ne doivent pas être gérés par des organes ministériels, mais par la société civile.

La Russie et l’Europe sont-elles face à une impasse ?

Autant dire qu’au sommet de l’Etat, les stratégies divergent face à cette (plus ou moins) nouvelle menace que constitue le terrorisme nationaliste. Des divergences et une situation d’impasse que le journaliste de la Komsomolskaïa Pravda Vladimir Vorsobine résume de la façon suivante : « Breivik, c’est un signal d’alarme pour nous tous. Un signe que les gens n’arrivent pas à suivre le monde qui change. Ils n’arrivent pas à reconnaître que la mondialisation et la cohabitation pacifiques entre les peuples sont inévitables. Mais les dirigeants, de leur coté, ne mesurent pas à quelle vitesse se creuse de façon tragique le fossé entre leur politique et les aspirations des masses populaires. Et quand nous verrons défiler des centaines de personnes brandissant des portraits du tueur norvégien aux cris de “Heil, Breivik“, je ne serai pas très étonné. Nous nous dirigeons depuis longtemps vers cela ».

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