Eric Verhaeghe veut redistribuer les richesses

Dans son dernier livre, il s'attaque aux mythes sur lesquels repose un système au sein duquel il a pourtant occupé des fonctions importantes.

Eric Verhaeghe est entré en « dissidence », selon ses propres termes. Il vient de démissionner de sa fonction de président de l’Apec, et de rendre tous les mandats qu’il détenait au nom du Medef. Dans son livre Jusqu’ici tout va bien , paru en janvier 2011, il livre une analyse très critique d’un système qu’il connaît donc bien, et qu’il refuse de cautionner plus longtemps.

Il dénonce la « pensée unique » économique

Ce système, c’est celui qui nous a conduit à la crise de 2008, et qui est pourtant aujourd’hui encore légitimé par le discours de ce qu’il appelle « la pensée unique », qui, depuis trente ans, consiste à nous faire croire que l’économie de marché telle qu’elle est structurée nous permettra de retrouver la prospérité des Trente glorieuses. Un discours qui, selon Verhaeghe, n’est destiné qu’à enrichir une élite extrêmement resserrée, qui s’appuie sur des données économiques faussées, et qui nous mène en fait au « désastre ».

Issu de la classe populaire, il découvre « l’aristocratie républicaine »

Eric Verhaeghe est issu de l’Ena. Il se définit comme appartenant à trois catégories minoritaires d’énarques. Premièrement, il fait partie de ceux qui sont passés du public au privé, ce qui lui permet d’avoir une certaine connaissance des deux secteurs, autre que théorique. Deuxièmement, il est issu de la classe ouvrière, « à l’époque où l’ascenseur social le permettait ». Fils d’un maçon et d’une mère au foyer, il ne doit son parcours qu’à sa persévérance. Enfin, il est un Français de l’étranger. Né à Liège, il a longtemps cru au « mythe français » du « peuple qui s’affranchit de la tyrannie », avant de découvrir, en arrivant à Paris, une « aristocratie républicaine ».

Une élite fermée qui a les pleins pouvoirs sur des citoyens « assujettis »

C’est justement de cette « aristocratie républicaine » dont il est question dans le livre d’Eric Verhaeghe. L’auteur nous parle de ce « cercle fermé », qui serait à l’origine de toutes les grandes réformes économiques conduites depuis les années 80, par lesquelles il a systématiquement cherché à « reporter sur le peuple le prix de ses erreurs ». Un groupe qui ne représenterait que 300 000 personnes, soit moins de 0,5% des Français. Cette élite est « aristocratique », dans le sens où l’essentiel de la fortune française se structure en groupes familiaux. L’auteur cite ici l’exemple de la famille Mulliez, à la tête du groupe Auchan. Chiffres et statistiques à l’appui, Eric Verhaeghe s’emploi à démontrer comment « l’élite aristocratique » s’appuie sur des fausses théories pour s’enrichir toujours plus au détriment des « assujettis ».

La « religion de la croissance »

En premier lieu, il dénonce la « religion de la croissance », qui selon lui n’est qu’une « convention comptable qui ne nous dit rien sur la réalité des sociétés » : « Le discours de la croissance dissimule de profondes distorsions entre les catégories de population. D’un coté, les rares bénéficiaires de la croissance font feu de tout bois pour accumuler sans cesse de nouvelles richesses. D’un autre coté, les apporteurs de croissance que sont les salariés voient leur niveau de vie de plus en plus comprimé par la modération salariale et le renchérissement du logement. Ces distorsions ont d’importantes conséquences sociales, car elles participent de la pensée ambiante selon laquelle le travail coûte trop cher et entrave trop les taux de profit que le capital attend ».

Le mythe du coût du travail trop élevé

Ce mythe du travail qui couterait trop cher, l’auteur s’y attaque aussi avec force. Car d’après lui, ce n’est pas le travail qui coûte trop cher, mais le système fiscal français qui est profondément injuste, car il repose principalement sur la fiscalité indirecte, la taxation sur la consommation. Lui préconise plutôt une augmentation de l’impôt direct, quitte à faire payer ceux qui sont aujourd’hui dispensés d’impôt sur le revenu, en contrepartie d’une baisse sensible de la TVA. Un système, qui d’après lui, a fait ses preuves en Allemagne. Toujours sur le modèle allemand, il préconise aussi la neutralité de l’Etat dans les relations sociales.

L’Etat doit jouer un rôle d’arbitre, et non de complice de l’élite

Car Verhaeghe considère que les inégalités ne sauraient être résolues par un contrôle accru de l’Etat sur l’économie, celui-ci n’étant qu’un « outil de domination dans les mains de l’aristocratie », comme en témoignent les relations plutôt cordiales entre les grands patrons du public et ceux du privé depuis que les grandes entreprises d’Etat ont été privatisées en 1986. Ce qui est primordial, pour l’auteur, c’est de redonner le pouvoir au citoyen de décider de la façon dont est dépensé son argent, afin que les taxations ne servent plus à enrichir des actionnaires déjà richissimes.

Savoir où vont nos impôts

« Tout citoyen doit être un contribuable parfaitement informé de l’utilisation qui est faite de ses deniers », conclue Verhaeghe, s’appuyant sur l’article 14 de la déclaration de 1789, qui prévoit que « tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée ».

Un programme très révolutionnaire, donc, mais Eric Verhaeghe se défend d’être un partisan de la décroissance, une théorie qui selon lui est « aussi absurde que la religion de la croissance elle-même, ne serait-ce que par la référence, dans les deux cas, à la croissance comme critère de politique à mener ». Il se prononce plutôt en faveur d’un "éveil républicain", et d'une économie plus humaine, qui impliquerait une « maitrise de la gouvernance bancaire par les citoyens », et une « interdiction par les Etats des entreprises de trop grande taille ».

CONT12

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