Football et politique dans le Caucase russe

Le Daghestan et la Tchétchénie visent le sommet du championnat russe. Il faut voir derrière ces projets sportifs une certaine ambition politique.

Le transfert annoncé hier en Russie a fait sensation. Et pour cause, il s’agit de la nomination de Ruud Gullit au poste d’entraineur du Terek Groznyï ! Jusqu’à maintenant, le club de la capitale tchétchène était plutôt habitué à faire parler de lui dans la rubrique « matches douteux » . Désormais, il entend jouer les premiers rôles dans un championnat où il n’a jamais vraiment brillé. Il a donc fait appel à la légende néerlandaise, Ruud Gullit. Agé de 48 ans, ce dernier s’est engagé pour 18 mois, ce qui correspond à la durée de la prochaine saison du championnat russe, exceptionnellement longue en raison du passage à un système automne - printemps semblable aux pays occidentaux.

Le Terek Groznyï s’offre un nom prestigieux…

La surprise est d’autant plus grande qu’un autre nom avait été annoncé officiellement il y a peu. Celui de Victor Munoz, qui avait même commencé à préparer la saison avec son nouveau club, avant de renoncer, faute d’être tombé entièrement d’accord avec ses dirigeants sur son contrat. Le Terek Groznyï s’est alors tourné vers Ruud Gullit, qui, comme le notait le journal Kommersant , est peut-être le nom le plus prestigieux qu’ait jamais attiré un club russe. Zico, Michael Laudrup ou encore Oleg Blokhine ont certes déjà officié en Russie, mais aucun d’entre eux ne peut se vanter d’avoir un palmarès semblable à celui du Hollandais, Ballon d’or en 1987, champion d’Europe avec les Pays-bas en 1988, et détenteur d’innombrables titres obtenus avec le Milan AC.

… mais s’offre-t-il un bon entraineur ?

Un seul bémol cependant, mais il est de taille : Ruud Gullit est loin d’avoir une carrière aussi réussie en tant qu’entraineur. Si celle-ci avait plutôt bien commencé, par une Coupe d’Angleterre remportée avec Chelsea en 1997, la suite fut moins brillante. A la tête de Newcastle, du Feyenoord ou des Los Angeles Galaxy, Gullit n’a remporté aucune distinction majeure. Il était d’ailleurs sans club depuis son départ des Etats-Unis en 2008. Ces échecs à répétition n’ont visiblement pas freiné l’ardeur de Ramzan Kadyrov, président du club, qui serait personnellement à l’origine de sa venue.

Ramzan Kadyrov, président à la réputation sulfureuse

Agé de 35 ans, Ramzan Kadyrov a, lui, un palmarès assez fourni. Mais pas vraiment sur les terrains sportifs. Il fut d'abord garde du corps de son père, Akhmad Kadyrov, alors Grand mufti de Tchétchénie, acquis à la cause des séparatistes. Lorsque ce dernier choisit de se rallier au pouvoir fédéral russe, et fut nommé par Vladimir Poutine Président de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov devint chef du service de sécurité présidentiel. A la mort de son père, tué dans un attentat en 2004, il fut d’abord nommé vice premier ministre, puis premier ministre, puis Président de Tchétchénie en 2007. Soutenu par le Kremlin, Ramzan Kadyrov est au cœur de divers scandales et fait l’objet de très nombreuses accusations. On lui reproche de régner par la terreur, et de torturer lui-même ses opposants, quand il ne commandite pas leurs meurtres .

Faire du Terek un fier porte drapeau de la Tchétchénie

Omniprésent dans la république qu’il gouverne, Ramzan Kadyrov sait que le pouvoir passe aussi par le football. Il est ainsi président du Terek Groznyï, qui n’a jamais très bien figuré en championnat russe (son meilleur classement étant une 10ème place obtenue en 2008), mais qui compte à son palmarès une coupe nationale, remportée en 2004, permettant au club de jouer la Coupe de l’UEFA la saison suivante. Aujourd’hui, Ramzan Kadyrov ne veut plus voir le Terek stagner en milieu de tableau. Il entend en faire un fier porte drapeau de la Tchétchénie. Pour cela, il n’hésite pas à s’impliquer personnellement, ainsi qu’il l’indiquait il y’a peu sur le site officiel du gouvernement tchétchène . Alors qu’il venait d’assister à l’entraînement de son équipe, il annonçait "avoir l'intention de se battre pour une place européenne". Tout est prêt pour cela, avec notamment la construction en cours d’un stade de 30000 places, mais surtout, donc, la venue du prestigieux technicien hollandais.

Le Daghestan vise aussi le plus haut niveau

Cette ambition coïncide avec celle, également revue à la hausse, d’un voisin du Terek Groznyï : Anzhi Makhachkala. Ce club daghestanais, onzième du dernier championnat (juste devant le Terek, donc) après avoir passé huit ans en deuxième division, vient d’être repris par Suleyman Kerimov. Représentant du Daghestan auprès du Parlement russe, ce dernier est connu pour disposer d’une fortune colossale . Il serait prêt à investir 50 millions de dollars pour conserver et renforcer l’effectif, et 200 millions pour les infrastructures du club, prévoyant notamment de construire un stade de 40 000 places.

Kadyrov et Kerimov ont bien compris que le football pouvait servir à consolider leur puissance et à leur faire gagner, sinon de l’argent, au moins de la popularité. Ils savent aussi qu’en investissant dans le sport, il redorent l’image de leurs deux républiques caucasiennes, fortement écornée par ailleurs par les problèmes en tous genre (terrorisme, violence, corruption…). Leurs efforts pourraient permettre à leurs clubs d’atteindre le sommet d’un championnat où, jusqu’à présent, une seule équipe du Caucase est parvenue à s’imposer. C’était l’Alania Vladikavkaz en 1995. Le club, qu'entraînera par la suite Roland Courbis, était alors dirigé par Valéri Gazzaev, vainqueur quelques années plus tard de la Coupe de l’UEFA avec le CSKA Moscou, et qui est maintenant de retour. De forts soupçons de corruption avaient alors pesé sur ce succès. Depuis, la Premier Liga a été dominée par les clubs de Moscou, de St Petersbourg et du Tatarstan , mais plus jamais par un représentant du sud de la Russie.

CONT12

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