Gorki, héros soviétique malgré lui

Maxime Gorki est un écrivain à part. De par son parcours atypique, mais aussi de par la dimension politique qu'on lui a donné, un peu malgré lui.
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Maxime Gorki, de son vrai nom Alexeï Peshkov, est né à Nijni-Novgorod en 1868. Orphelin très tôt, il commence à travailler dès l’âge de onze ans, exerçant divers métiers. Une vie très dure qu’il racontera plus tard dans sa trilogie autobiographique Enfance/En gagnant mon pain/ Mes universités , où il explique que sa seule issue à l’époque était la lecture. C’est ce qui va le conduire à Kazan, ou il veut suivre des études. Mais cela s’avèrera impossible, et Gorki va continuer à se cultiver de manière autodidacte, tout étant obligé de continuer à travailler. Ces conditions de vie très dures, cette charge de travail trop lourde à supporter, ainsi qu’une déception amoureuse, vont le pousser à se tirer une balle en direction du cœur. Il a alors 19 ans. Sa tentative de suicide échoue, mais lui laissera des séquelles à vie, la balle ayant perforé son poumon.

Une vie marquée par la souffrance, auprès du peuple et des "damnés de la terre"

1888 marque le début d’une longue période d’errance de Gorki à travers la Russie. Il partage la vie des prolétaires et des marginaux, de toute la masse sombre du peuple, celle qu’il racontera plus tard dans ses œuvres. Cela le conduit à se rapprocher des cercles révolutionnaires, qu’il avait déjà commencé à fréquenter à Kazan. Il se lance alors dans l’écriture, notamment pour divers journaux, où il signe ses articles Yehudil Khlamide. Son premier récit est publié en 1892. C’est à ce moment qu’il choisit son pseudonyme de Gorki, qui signifie en Russe « amer ». Le jeune écrivain prend une part active à la propagande révolutionnaire, ce qui lui vaudra d’être arrêté, et placé en résidence surveillée. Cela ne l’empêche pas de continuer sa carrière littéraire, et d’être toujours plus reconnu.

Reconnu pour son talent littéraire et son engagement révolutionnaire

Son talent lui vaut d’être nommé « membre d’honneur de l’Académie des sciences » en 1902. Nicolas II s’oppose à cette nomination, et la fait annuler. En protestation, Anton Tchelhov et Vladimir Korolenko décident de quitter l’Académie. Cela confère à Gorki un prestige immense, qui va se vérifier trois ans plus tard, à l’occasion de la Révolution de 1905. Un épisode très important de l’Histoire de Russie, puisqu’il crée une première brèche dans le régime autocratique du Tsar. Gorki prend une part active à cet événement, et se retrouve enfermé à la Forteresse Pierre et Paul pour des proclamations anti tsaristes. Mais il est devenu tellement populaire, que son arrestation soulève une vague d’indignation, y compris en dehors de la Russie. Cela conduit le régime à changer de « stratégie » : on décide alors d’exiler Gorki, plutôt que de l’enfermer. C’est aux Etats-Unis que paraît pour la première fois son roman le plus connu, La mère .

Attiré par le marxisme, mais aussi par la spiritualité, il n'est pas un bolchévik "pur et dur"

C’est surtout cette période que va retenir l’historiologie soviétique, plus que les années "italiennes" de Gorki. A partir de 1906, en effet, l’écrivain se rend en Italie, à Capri, où il va vivre jusqu’en 1913. Il continue de soutenir les révolutionnaires, s’entretenant notamment régulièrement avec Lénine, mais ne soutient pas forcément de façon inconditionnelle les Bolchéviks. Il est également très attiré par un autre courant marxiste, celui de Bogdanov, dont la philosophie s’oppose au matérialisme bolchévique de Plekhanov, notamment, et ne renonce pas à la spiritualité. Cette proximité de Gorki avec ce courant de pensée est particulièrement visible dans Une confession , roman considéré par l’écrivain comme son œuvre la « plus mure » , mais qui sera soigneusement censurée par le régime bolchévik.

Choisi comme porte drapeau de la littérature soviétique et du réalisme socialiste

Rentré à Saint-Pétersbourg au bénéfice d’une amnistie en 1913, Gorki salue avec enthousiasme la Révolution de février 1917, mais considère dans un premier temps que la prise de pouvoir par les Bolchéviks ne serait pas forcément une bonne chose dans l’immédiat. Son engagement va surtout en faveur de la culture : "J'ai mille fois prévenu le pouvoir soviétique que le massacre de l'intelligentsia dans notre pays illettré et inculte est une absurdité et un crime", écrit-il notamment. A ce titre, il s’oppose aux répressions infondées et se bat pour donner de meilleures conditions de vie aux savants. Autrement dit, il n’est pas du tout de ces écrivains et artistes qui apportent leur soutien inconditionnel au pouvoir bolchévik. Et pourtant, c’est lui qui sera choisi par Staline pour être le représentant du Réalisme socialiste, l’Ecrivain numéro un de l’URSS. Alors qu’il s’est de nouveau installé en Italie, où il soigne son poumon malade, le Petit père des peuples le convainc de rentrer en Union Soviétique, où il est accueilli triomphalement. Sa ville natale, Nijni-Novgorod, est rebaptisée Gorki.

Gorki devient alors un symbole de l’écrivain prolétaire au service du régime stalinien. Mais la réalité est sans doute beaucoup plus complexe que cela. Certes, il publie plusieurs textes dans lesquels il encense les grands projets de Staline. Il avait certainement une foi authentique, et parfois un peu aveuglante dans le régime soviétique. Mais en même temps, beaucoup de ses biographes s’accorderont à dire plus tard que Gorki était sans doute peu sincère dans ses plaidoiries en faveur du pouvoir, et que ces dernières lui permettaient surtout de continuer à travailler et, ainsi, en tant que Président de l’Union des écrivains, de permettre à des dizaines d’autres écrivains, comme Isaak Babel , d’exister.

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