La liberté d'expression est-elle menacée en France?

Bien que la France soit très loin devant d'autres pays en matière de liberté d'expression, l'impression demeure que certains sujets sont tabous.
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Peut-on tout dire dans notre pays ? La question est régulièrement au cœur des débats ces derniers temps. Cette semaine encore, deux affaires sont venues raviver la polémique. La première, c’est l’attaque lancée par le Canard enchaîné, qui accuse Nicolas Sarkozy de « superviser l’espionnage des journalistes ». La deuxième, si elle n’a pas la même importance ni la même portée médiatique, est tout aussi significative du problème de la liberté d’expression en France. Il s’agit du « dérapage de Florent Pagny », taxé de racisme après ses propos tenus sur Chérie FM.

« Collusion » entre certains médias et le pouvoir ?

Le Canard enchaîné est venu jeter de l’huile sur un feu déjà bien nourri. Celui de la suspicion qui plane au dessus du président de la République et de son entourage. D’après le journal satirique, cité par Le Monde , «dès qu'un journaliste se livre à une enquête gênante pour lui ou pour les siens, Sarkozy demande à Bernard Squarcini (patron du renseignement français) de s'intéresser à cet effronté. En clair, de le mettre sous surveillance, de recenser ses relations et, surtout, ses informateurs». Une accusation qui s’ajoute à celles déjà formulées lors de l’éviction de Stéphane Guillon, Didier Porte, puis Gérald Dahan de France inter. Ce dernier avait d’ailleurs eu des mots très durs envers la direction de la radio qui venait de se séparer de lui : « Les dirigeants de France inter ont le doigt sur la couture du pantalon (…) On s'achemine vers une certaine forme d'autoritarisme (…) On est dans un climat de peur des dirigeants politiques dont dépend le service public. Cette peur est tellement palpable que j'ai sincèrement l'impression qu'il y a une collusion entre France Inter et le pouvoir. Ou du moins une autocensure, et c'est peut-être pire».

Dieudonné, un sujet qui dérange

La censure des humoristes, ou leur autocensure, est un sujet brûlant. «Peut-on tout dire?» dès lors que l’on parle du pouvoir ou de certaines communautés en France? C’est la question que se sont posée Bruno Gaccio et Dieudonné, auteurs d’un livre à ce sujet. Amenés à en débattre sur le plateau de RMC , ils y ont dénoncé «deux poids deux mesures», qui fait qu’un Dieudonné est banni pour ses propos et un Zemmour non. Pour Gaccio, «Dieudonné est la preuve qu’on ne peut pas tout dire en France».

Le cas de l’ancien comparse d’Elie Semoun est épineux, car il est passé d’humoriste à homme politique, en fondant son parti antisioniste. Mais si l’on s’intéresse à la façon dont il a glissé vers cet extrémisme militant, on peut comprendre les propos de Bruno Solo à ce sujet. Sur le plateau de Direct 8, ce dernier défendait l’idée que Dieudonné s’était «enfermé dans une logique» extrémiste à cause du harcèlement médiatique qu’il avait subi à la suite de «son fameux sketch». Selon lui, si Dieudonné était «tombé dans une autre époque, on ne lui aurait pas chié sur la gueule comme on l’a fait». L’attitude de la présentatrice de l’émission dans laquelle a lieu cette discussion témoigne d’ailleurs assez bien du malaise que suscite dans certains cas le débat sur la liberté d’expression. Elle semble en effet ne pas vouloir entendre les arguments de Bruno Solo, à qui elle rétorque «je n’ai pas du tout envie de faire un hymne à Dieudonné».

«Quand on aborde certains sujets, on a des lobbies qui te tombent sur la gueule»

Les propos du producteur de Caméra café étaient pourtant explicites, et ne ressemblaient en rien à un éloge de Dieudonné. Il portait plus largement sur la question de la liberté d’expression, au sujet de laquelle il déclarait notamment : «On vit dans une époque où il y a beaucoup de choses qui sont considérées comme politiquement incorrectes, qu’on ne peut plus aborder comme on l’abordait». Et Bruno Solo de citer l’exemple de Desproges «qui parlait des juifs, des Noirs, du sexisme, de l’homophobie… aujourd’hui, quand on aborde certains sujets, on a des corporations qui te tombent sur la gueule, des lobbies».

Florent Pagny vient d’illustrer une fois de plus ce problème. Invité de Chérie FM, le chanteur a déclaré, au sujet de la scolarisation de son fils en France : « C'est vrai qu'à un moment, ton môme il rentre à la maison, et d'un seul coup, il se met à parler reubeu. Tu lui fais, c'est pas possible ». Les associations anti-racisme ont immédiatement réagi, dénonçant des propos jugés «blessants et stigmatisants», ainsi que le rapporte le Nouvel observateur . Cette réaction, que beaucoup jugent exagérée, témoigne effectivement d’une gêne provoquée par certains sujets. Gêne que n’éprouvent pas, semble-t-il, certains rappeurs qui n’hésitent pas à chanter, entre autres, «La France est une garce» qu’il faut «baiser jusqu’à l’épuiser» (Mr R), ou encore «on nique la France sous une tendance de musique populaire, on se moque des répressions, on se fout de la république et de la liberté d'expression, faudrait changer les lois et pouvoir voir, bientôt à l'Élysée des arabes et des noirs au pouvoir» (Sniper).

Le fait que les associations anti-racistes s’insurgent plus des propos de Florent Pagny que de ceux des rappeurs cités, donne tout son sens au «deux poids deux mesures» évoqué par Bruno Gaccio et Dieudonné, même si ces derniers n’avaient pas forcément ce type d’exemples en tête. Cela montre, en tous cas, que certains sujets sont plus sensibles que d’autres, et qu’en cela la liberté d’expression n’est pas aussi totale qu’on voudrait bien le croire.

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