La Tchétchénie de Kadyrov

Ramzan Kadyrov entame son deuxième mandat à la tête de cette république caucasienne. Bilan et perspectives.
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Ramzan Kadyrov a été réinvesti mardi dernier, à la tête de la Tchétchènie pour cinq ans. Il a prêté serment en russe et en tchétchène, la main droite sur la constitution, en présence de personnalités civiles et religieuses de premier plan.

Kadyrov peut se représenter autant de fois qu’il le souhaite

Le président Medvedev avait soumis la candidature de Kadyrov au parlement tchétchène, le 28 février dernier. Une semaine plus tard, les députés l’avaient acceptée, et un mois plus tard, donc, Ramzan Kadyrov débute un second mandat pour cinq ans. Sa première prise de fonction remonte à 2007. Entre temps, des changements ont été portés à la constitution tchétchène, prévoyant notamment un mandat de cinq ans au lieu de quatre, reconductible à chaque élection sans limitation de nombre, alors qu’auparavant on ne pouvait exercer la plus haute fonction d’Etat que deux fois.

L’homme fort de la Tchétchénie

Le Kremlin renouvelle donc sa confiance à Ramzan Kadyrov. Ce dernier avait pris la succession de son père, Akhmad Kadyrov, ancien Grand mufti de Tchétchénie opposé dans un premier temps au pouvoir fédéral avant de s’y rallier. Après la mort de ce dernier dans un attentat, Moscou a accordé les pleins pouvoirs à son fils, légitime auprès du peuple tchétchène tout en étant loyal au pouvoir fédéral en retour de la confiance qui lui est accordée. Cette relation très fusionnelle entre Kadyrov et le Kremlin se mesure aisément dans les descriptions que le journaliste français Dominique Bromberger, dans son livre C’est ça la Russie , et son confrère russe Victor Sokirko, auteur il y a peu d’un article à ce sujet dans la Komsomolskaïa Pravda , nous font de Groznyï.

Kadyrov omniprésent à Groznyï

Tous deux évoquent en effet les portraits de Kadyrov père et fils, ainsi que ceux de Medvedev et Poutine, qui ornent les artères principales de la capitale tchétchène, portant elles-mêmes le nom de ceux qu’elles honorent. Ramzan Kadyrov est omniprésent. Il symbolise la nouvelle Groznyï. Car ce qui saute aux yeux des deux journalistes, comme de tous ceux qui s’y rendent, c’est le nouveau visage de cette ville dévastée par les guerres de 1994 et de 1999.

Un « petit Dubaï »

Tout y a été reconstruit. En plus beau et en plus conséquent, à l’image de la mosquée Akhmad Kadyrov, l’une des plus grandes d’Europe. Le leader tchétchène veut faire de sa république un « petit Dubaï », remarquent certains . Et, à en croire de nombreux témoignages, beaucoup d’habitants sont sincèrement reconnaissants envers leur Président, l’homme par qui cette transformation a été possible. Il faut dire que, comme le souligne Sokirko, Kadyrov a été aidé par des dotations territoriales énormes.

Moscou veut faire de la Tchétchénie une vitrine

Car pour Moscou, l’image de la Tchétchénie, hautement symbolique, doit être soignée. Groznyï est donc une ville flambant neuve. Et pas seulement sur un plan esthétique. Dans le domaine de la sécurité, bien que tous les problèmes n’aient pas été réglés, loin de là , la Tchétchénie a aussi beaucoup progressé. Et elle n’est plus considérée comme le nid de tous les terroristes islamistes du monde.

Les méthodes expéditives de Kadyrov

Ramzan Kadyrov n’hésite pas à employer les méthodes les plus expéditives pour faire régner l’ordre en Tchétchénie. C’est ce qu’ont expliqué des représentants des services secrets à Victor Sokirko : « Kadyrov régule vraiment le taux de criminalité. Il se comporte de façon très dure avec les formations armées et agit avec des méthodes presque punitives. Mais c’est certainement de cette façon qu’il faut se comporter dans de telles situations ».

Terreur et mégalomanie

Kadyrov est craint et respecté. Il connaît la réalité de la société clanique tchétchène dont il est lui-même issu. Mais ses méthodes peu conciliantes lui ont souvent valu d’être très sévèrement pointé du doigt. On lui reproche de régner par la terreur et de torturer lui-même ses opposants quand il ne commandite pas leurs meurtres . On lui reproche aussi sa mégalomanie (Kadyrov possède un palais avec lac artificiel, hippodrome et zoo où gambadent des tigres, des lions, un lynx, une panthère, un ours, des autruches et des chiens de combat. Il y entretient également onze pur-sangs). Mais c’est une autre caractéristique de l’ère Kadyrov qui inquiète un certain nombres d’observateurs russes et étrangers ces derniers temps : l’islamisation progressive de la Tchétchénie.

La charia en vigueur

« Les Russes venus d’autres régions ont l’impression, quand ils se rendent en Tchétchénie, que l’on est en train d’y construire un Etat islamique, qui vivra selon les principes de la Charia », pouvait-on lire il y a quelques mois, dans un article du journal Ogoniok . Impression confirmée par la plupart des documents concernant la Tchétchénie, des plus progressistes aux plus conservateurs. Ainsi, un article de Libération paru en 2009 s’inquiétait du non-respect de la laïcité en Tchétchénie, le voile ayant été imposé dans les administrations, la vente d’alcool très réglementée et la vente de robes échancrées interdites par le Président, qui prône par ailleurs la polygamie.

L’islamisation de la Tchétchénie inquiète à l’Ouest

The American thinker s’est récemment intéressé au même problème, estimant qu’il était du devoir de Moscou d’intervenir sous peine de voir la Tchétchénie se transformer en un « nouvel Afghanistan » : « Le gouvernement russe, qui soutient celui de Kadyrov, a l’obligation de condamner publiquement la politique actuelle d’islamisation du gouvernement tchétchène. La Russie doit faire comprendre aux autorités tchétchènes qu’elles doivent défendre la liberté de la religion conformément à l’article 28 de la constitution de Russie. Kadyrov ne peut pas s’opposer au Kremlin, parce que c’est en premier lieu Moscou qui l’a mis au pouvoir ».

Kadyrov comme compromis entre Moscou et les ex-séparatistes

Ce qu’oublie le journal américain, c’est que si Ramzan Kadyrov dépend entièrement de Moscou, l’inverse est aussi vrai. La stabilité de la région repose en grande partie sur les épaules du président tchétchène et de son entourage, au sein duquel on trouve des anciens combattants des forces séparatistes. Kadyrov est certes sous la pression de Moscou mais il est aussi sous l’influence de ceux qui veulent transformer la Tchétchénie en un Etat islamique.

Un équilibre fragile

Aussi, comme le notait Michel Scott, auteur d’un reportage à Groznyï pour TF1 , il est difficile de savoir en fait, dix ans après, qui a réellement gagné la guerre : «Quasi-autonome de la Russie, la Tchétchénie est dirigée par un Tchétchène, au pouvoir fort, qui réintroduit l'islam au cœur d'une société d'où la population d'origine russe a disparu. Moscou n'assortit en fait qu'une condition à la carte blanche octroyée à Ramzan Kadyrov : que la souveraineté du Kremlin sur la région ne soit pas remise en cause. On l'aura compris, les seuls perdants dans l'affaire sont les démocrates. »

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