Les vérités de Martin Hirsch dérangent

Son livre, "Pour en finir avec les conflits d'intérêt", ne fait pas plaisir à tout le monde. Des députés UMP ont même essayé de supprimer son salaire.

Quel est le point commun entre l’organisation de la filière nucléaire, la lutte contre la pandémie grippale, la réforme des retraites et les inondations sur la côte atlantique ? Réponse de Martin Hirsch : leur « perturbation par des suspicions de conflits d’intérêts ». Dans son livre, paru en octobre 2010, l’ancien président d’Emmaüs se penche avec le plus de clarté possible sur ce problème, qui est d’après lui typique de notre pays, « où l’on peut se faire réélire triomphalement après avoir été condamné pour trafic d’influence ou pour corruption ».

« Comme souvent, la France s’estime à l’abri de la tentation, de la déviance et de la corruption. La morale et la vertu doivent être innées. Nul besoin donc d’établir des procédures et des règles ». Cette absence de procédures et de règles conduit justement à des situations anormales, décryptées par l’auteur.

Les Hirsch, hommes intègres de père en fils ?

Le but de ce livre, précise d’emblée Martin Hirsch, n’est pas de verser dans le populisme de bas étage en dénonçant des politiciens corrompus, abusant de la confiance d’honnêtes citoyens. Cela ne ferait qu’accentuer un peu plus le désamour des Français pour la politique. L’ouvrage du président de l'Agence pour le service civique se veut davantage pédagogique, destiné à faire comprendre au lecteur qu’il est urgent d’améliorer la législation en matière de conflits d’intérêts, de manière à ce qu’un élu ne favorise pas telle ou telle entreprise dans laquelle il aurait des actions, qu’un ministre ne favorise pas un laboratoire ou une banque qui lui promettrait des avantages… Cette démarche, Martin Hirsch assure l’avoir suivie tout au long de sa carrière, et l’avoir en quelque sorte héritée de son père. Ce dernier, ingénieur chargé de la construction d’une ville nouvelle, aurait renoncé à acheter du terrain dans cette même ville, sachant pourtant qu’il prendrait forcément de la valeur, pour ne pas avoir à se justifier ensuite de s’être enrichi grâce à un projet public. Nul doute que certains n’auraient pas été heurtés à ce point par ce dilemme et se seraient fait un plaisir de se constituer un beau patrimoine immobilier.

Il refuse d’être " acheté" par Jean-Marie Messier

Sans doute guidé par cette morale paternelle, Martin Hirsch affirme avoir lui aussi renoncé à toute forme d’avantages qui aurait pu nuire à la neutralité que lui imposait ses différentes fonctions. L’exemple le plus savoureux qu’il donne est cet épisode qui a lieu en 1998. Il est alors directeur du cabinet d’Etat à la Santé et reçoit un fax de Jean-Marie Messier. Le patron de Vivendi l’invite le plus chaleureusement du monde à une représentation de l’opéra au Festival d’Aix, lui proposant avion privé et hôtel de luxe. N’ayant jamais rencontré Jean-Marie Messier de sa vie, Martin Hirsch avoue qu’il est un peu étonné. Il connaîtra le fin mot de l’histoire le lendemain : « Un conseiller m’a appris qu’il y avait une discussion âpre avec les professionnels de l’eau, pour les contraindre à indiquer, sur les factures, les résultats de conformité aux normes sanitaires et le niveau de métaux lourds dans l’eau. Ceci ne plaisait pas aux distributeurs et Vivendi avait demandé un rendez-vous auprès du cabinet, qui ne s’était pas bien passé ». Messier avait donc cherché à “acheter“ Hirsch. Sans résultat, bien sur, d’après ce dernier.

Xynthia, exemple des ravages que peuvent provoquer les conflits d’intérêts

S’il est conscient que « la vie publique sans “affaires“ n’existe pas », et que l’on ne peut avoir un contrôle absolu sur tout sauf à verser dans le totalitarisme, qui, en général, génère encore plus de corruption, Martin Hirsch considère qu’il est urgent de fixer des lois qui permettraient qu’un ministre ou un conseiller en charge d’une affaire, ne puisse pas avoir d’intérêt en jeu. Cela éviterait de reproduire certaines tragédies passées, dont l’une des plus récentes est l’affaire Xynthia. Cette tempête qui a ravagé une partie de la côte atlantique française en février 2010 est un autre cas particulièrement symptomatique, d’après Martin Hirsch, de l’influence néfaste des conflits d’intérêts sur la gestion de notre pays. Non seulement certains élus locaux ont, en dépit de toutes les normes de sécurité, délivré à tour de bras des permis de construire en zone inondable. Mais en plus, certains d’entre eux ont même profité à titre personnel de cette situation. « Comment un maire peut-il concilier l’aspiration à un développement économique et son rôle de régulateur des permis de construire ? ». Voilà la question que se pose Martin Hirsch, qui cite, sans la nommer, Françoise Babin , adjointe au maire de la Faute-sur-Mer en charge de l’urbanisme, et dont le fils est agent immobilier et promoteur, elle même ayant des parts dans la société immobilière.

Selon Martin Hirsch, l’introduction d’une meilleure réglementation pour limiter ces anomalies est possible. La preuve, des améliorations significatives auraient été constatées dans le système de santé, depuis les affaires du sang contaminé et des hormones de croissance dans les années 80. Cela n’a pas empêché un nouveau scandale d’éclater tout récemment autour du Mediator, ce médicament contre le diabète qui serait à l’origine de 500 décès . D’éventuels conflits d’intérêts ne sont, là encore, pas à exclure.

Le livre de Martin Hirsch est en tous cas très instructif, et s'intéresse à un problème essentiel de l’éthique politicienne française, même si beaucoup ont reproché au président de l'Agence pour le service civique de « cracher dans la soupe » .

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