Nauru et le "business diplomatique"

Après avoir été un exemple de désastre écologique et de mauvaise gestion, l'île de Nauru est devenue une spécialiste des alliances stratégiques.

Quel point commun y a-t-il entre le plus grand pays et la plus petite république du monde ? A priori aucun. Pourtant, la Russie et Nauru entretiennent des rapports particuliers. Sur le plan diplomatique, l’île de Nauru est en effet en très bons termes avec Moscou, notamment depuis qu’elle a reconnu l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud en 2009. Les deux républiques sécessionnistes du Caucase n’avaient jusqu’alors été reconnues que par deux autres Etats, hormis la Russie : le Venezuela et le Nicaragua.

Nauru est le quatrième pays au monde à reconnaître l’Abkhazie et l’Ossétie du sud

Depuis la fin du conflit avec la Géorgie en 2008, Moscou cherchait par tous les moyens à convaincre de nouveaux partenaires stratégiques dans cette lutte géopolitique que représentait l'émancipation de ces régions revendiquées par Tbilissi. Nikolaï Patrouchev, Premier secrétaire du Conseil de sécurité russe, s’était bien rendu, ainsi que le révélait le journal Kommersant en 2009, au sommet de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques, afin que d’autres pays latino-américains emboitent le pas à Caracas et Managua, mais cela n’avait pas abouti.

Moscou accorde une aide financière à Nauru

Contre toute attente, le Kremlin a finalement trouvé un allié non pas en Amérique du sud, mais en Océanie. En décembre 2009, la république de Nauru annonçait en effet qu’elle reconnaissait l’Abkhazie et l’Ossétie du sud. Dans le même temps, les autorités russes déclaraient qu’elles prévoyaient d’aider financièrement leur nouveau partenaire stratégique. Mais selon Kiren Keke, ministre des Affaires étrangères nauruan, le soutien diplomatique de son pays n'aurait en aucun cas été conditionné à l’appui économique de Moscou.

Les dirigeants nauruans assurent que leur soutien n’a pas été acheté

C’est en tous cas ce qu’il a assuré au journal Novaya gazeta , lorsqu'il est revenu il y a peu sur cette affaire : « Nous avons compris que les habitants de ces deux républiques étaient historiquement indépendants, qu’ils ne s’étaient jamais sentis comme faisant partie intégrante de la Géorgie et qu’ils avaient leurs propres organes de pouvoir. Ils ressemblent beaucoup à Nauru à l’époque de la lutte pour l’indépendance. Et nous nous rappelons à quel point le soutien des autres pays était important ». Pour Kiren Keke, les accusations selon lesquelles la Russie aurait « acheté » à Nauru la reconnaissance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud ont été inventées de toutes pièces par les Géorgiens. D’ailleurs, rappelle-t-il, « nous établissons des relations avec d’autres pays même sans cela ».

Le “business diplomatique”

Sur le fait que Nauru ait par le passé déjà établi ce type de relations avec d’autres pays, personne ne pourra contredire Kiren Keke. Sur le fait que cela ait été fait de façon désintéressée, le doute est en revanche permis. Nauru semble en effet avoir choisi le "business diplomatique" comme source principale de revenus. En cela, l’île de Micronésie conforte son statut de pays à part dans le monde.

Nauru, un pays à part pour plusieurs raisons

Nauru a en effet plusieurs caractéristiques qui la différencient des autres Etats. Outre le fait qu’elle soit la plus petite république au monde, avec ses 21 km2 de superficie et ses quelques 10 000 habitants, elle est le seul pays à ne pas avoir de capitale officielle.

Mais l’île de Nauru est surtout connue pour être l’un des pires exemples de gestion des ressources naturelles . Ses gisements de phosphate en avaient fait, dans les années 70, le deuxième pays le plus riche au monde en PIB par habitant. Les Nauruans s’étaient alors mis à mener un train de vie totalement démesuré. Lorsque les gisements se sont taris, l’île s’est retrouvée sans aucune ressource et s’est transformée en décharge à ciel ouvert.

Un ex paradis fiscal

Les dirigeants, qui n’avaient absolument pas anticipé cette situation, se sont alors mis en quête de nouveaux revenus. Ils se sont d’abord tournés vers le "offshore", faisant de Nauru un paradis fiscal. Un business qui ne durera qu’un temps, l’OCDE sommant l’Etat océanien de cesser ses activités de blanchiment d’argent. Activités qui, selon L’Express , auraient tout de même permis de blanchir, pour la seule année 1998, 70 milliards de dollars en provenance de Russie.

Entre la Chine et Taïwan, le cœur de Nauru balance

Les dirigeants nauruans ont alors une autre idée, parfaitement légale, et assez lucrative : la reconnaissance d’Etats. Première étape : Taïwan. En échange de 130 millions de dollars offerts par la Chine, Nauru accepte de ne pas reconnaître ce petit Etat dont le statut est toujours sujet à controverse… avant de changer d’avis en 2005, et de rompre, moyennant rémunération taïwanaise cette fois-ci, ses relations avec Pékin. En 2008, Nauru reconnaît l’existence du Kosovo, et reçoit en échange, selon gazeta.ru , une compensation financière de l’Union européenne.

Une " amitié" de longue date avec la Russie

Le dernier exemple en date de l’agilité diplomatique nauruane est donc l’épisode de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud. A cette occasion, la Russie et Nauru ont prolongé une entente mutuelle datant de plusieurs années. En 1968, en effet, l’URSS avait été un soutien de poids pour l’indépendance de l’Etat micronésien. Kiren Keke s’en souvient et assure que la Russie aura toujours le soutien de son pays, membre de l’ONU depuis 1999. Avec beaucoup de lucidité, le ministre nauruan souligne que la Russie a autant besoin de l’appui des grands que des petits pays, puisqu’à l’ONU la taille des Etats « n’a pas d’importance ».

Comme le disait Jean de La Fontaine, « on a souvent besoin d’un plus petit que soi ».

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