Russie : ce « sous-sol nationaliste » qui inquiète le pouvoir

Les autorités russes tentent de limiter la montée des groupes nationalistes les plus radicaux, qui se montrent de plus en plus menaçants.

En avril 2010, l’Union slave, groupe ultranationaliste, était dissoute . Cela s’inscrivait dans le cadre de la lutte du pouvoir contre l’extrémisme, selon la version officielle, mais aussi et surtout contre l’influence toujours plus importante des groupuscules d’extrême droite sur une partie de la jeunesse russe. Quelques jours après son interdiction, l’Union slave se reformait sous le nom de Force slave.

Le Mouvement contre l’immigration illégale (DPNI) est dissous

Un an plus tard, c’est au tour du Mouvement contre l’immigration illégale ( DPNI ) d’être interdit. Le Tribunal de Moscou (Mosgorsud) a en effet décidé le 18 avril dernier de mettre fin à l’activité de cette « union publique, dont il considère que les buts et les actions sont dirigés vers une activité extrémiste, entraînant la violation des droits de l’homme et du citoyen et une atteinte à la sécurité des citoyens, de la société et de l’Etat ».

Le DPNI prétend ne jamais avoir enfreint la loi sur l’extrémisme

Le mouvement aura lutté jusqu’au bout, portant l’affaire jusqu’au tribunal suprême de la Fédération de Russie, faisant valoir son caractère international (présence en Allemagne et en Ukraine notamment), et affirmant qu’il n’avait aucun lien avec les « skinheads néo-nazis», contrairement aux accusations, et qu’il n’avait jamais enfreint la loi sur l’extrémisme ni utilisé de symboles nazis, ce qui est discutable , même s’il est vrai que le DPNI était plutôt l’aile propagandiste du mouvement nationaliste radical, dont l’Union slave était le bras armé.

Les émeutes de la place du Manège en décembre ont effrayé les citoyens et leurs dirigeants

Entre la dissolution de ces deux organisations, les émeutes de décembre sur la place du Manège à Moscou ont montré à quel point les organisations nationalistes pouvaient, de façon incontrôlée, rassembler beaucoup de monde en très peu de temps, et menacer le pouvoir en place. D’une ampleur sans précédent et surtout d’une spontanéité déroutante, ces évènements avaient suscité une vive inquiétude en haut lieu, mais également au sein de la population, ainsi que le notait récemment le journal Ogoniok .

« Le peuple russe » reprend le flambeau

Le DPNI et l’Union slave, bien que n’existant plus officiellement, ne cachent pas leur intention d’organiser conjointement de nouvelles manifestations de grande ampleur, comme ils le font depuis 2005 avec la Marche russe. D'après le journal Kommersant , les deux mouvements bannis envisagent de se regrouper sous l’appellation Le peuple russe. Un grand rassemblement est déjà prévu le 1er mai prochain.

Le seul problème que cette décision judiciaire pose à la direction et aux membres du DPNI, finalement, c’est qu’ils ne pourront plus utiliser officiellement leur nom, devenu le plus célèbre parmi les organisations nationalistes.

Les leaders nationalistes tirent profit de leur statut de victimes du pouvoir

Au-delà de ce détail, le problème reste entier. Le pouvoir est face à un phénomène qui s’amplifie : celui de la radicalisation d’une frange de la jeunesse, qui le menace bien plus que l’opposition démocratique. Les leaders nationalistes sont conscients de cette force, et tentent de tirer profit des campagnes menées contre eux. Ainsi, Alexandre Belov, plus connu sous le pseudonyme de Potkine, le leader du DPNI, voit dans l’interdiction de sa formation une « volonté d’éliminer du champ politique des personnes qui pourraient être de sérieux concurrents pour ceux qui dirigent en haut ».

Belov compare le DPNI aux Frères musulmans

Belov prétend que l’interdiction du DPNI ne changera rien à l’activisme de ses militants. Elle pourrait même le renforcer, étant donné l’attrait que peut représenter l’action politique clandestine pour la jeunesse. Belov joue d’ailleurs là-dessus, présentant son mouvement comme une « force anti-système », dont « ils veulent se débarrasser », et qu’il n’hésite pas à comparer… aux Frères musulmans, que Moubarak a interdits en Egypte avant de se retrouver lui-même « interdit ».

Limonov préfère le comparer au FN

Edouard Limonov, autre leader nationaliste qui a, lui, fait le choix de se rapprocher des démocrates , préfère comparer le DPNI au FN, affirmant qu’en France le parti créé par Jean-Marie Le Pen, qui est aujourd’hui le principal adversaire du président sortant, existe depuis 40 ans, et qu’il n’est pas question de l’interdire. Mais Limonov oublie, sans doute volontairement, qu’il existe en Russie des partis, comme le LDPR, qui se rapprochent plus du Front national français, avec une rhétorique que l’on peut qualifier de nationaliste ou de populiste, et une présence aux élections. Le DPNI ne rentre pas dans ce type de formations. Il prône essentiellement l’action de rue et défend des idées bien plus radicales.

Une extrême-droite nouvelle génération

En cela, le DPNI représente une extrême droite d’un nouveau genre, et c’est bien là qu’est le problème pour le pouvoir. Car ce nationalisme-là est bien plus difficile à combattre que celui qui s’exprime sur le champ politique, et que le Kremlin avait l’habitude de maîtriser en créant de toutes pièces des partis d’opposition permettant de disperser les voix de son électorat (comme le parti Rodina, par exemple), ou en reprenant une partie de son discours.

Si les autorités russes font preuve d’un tel volontarisme judiciaire, c’est parce qu’ils redoutent la montée de ce que l’on appelle en Russie le « sous-sol nationaliste » .

Sur le même sujet