Sotchi : les Jeux olympiques, mais à quel prix ?

La Russie met tout en œuvre pour réussir ses JO de 2014. Mais cela se fait au détriment des habitants et de l'environnement.

En visite à Sotchi, Vladimir Poutine s’est récemment félicité de la « mobilisation des forces de la société », impliquées dans le développement des infrastructures, indispensables au sport moderne. « Sans les Jeux olympiques, Sotchi n’aurait pas de nouvel aéroport, ni de système de canalisations normal », a déclaré le Premier ministre, avant d’ajouter : « Il y a toujours des sceptiques, il y a une opposition systématique, qui affirme : "nous aurions fait mieux si nous avions été au pouvoir". Il y a aussi des gens qui ont été affectés par les constructions olympiques : ce sont les habitants de la vallée de l’Imeretinskaya. Mais ces gens sont finalement gagnants, ils n’auraient jamais reçu des maisons comme celles qu’ils ont s’ils étaient restés là où ils vivaient avant ».

Vladimir Poutine : « Les gens de la région sont gagnants »

La journaliste Olga Allenova s’est justement rendue récemment dans cette région. Le reportage qu’elle nous livre dans le journal Vlast’ contraste de manière saisissante avec l’optimisme de Vladimir Poutine. Les habitants qu’elle a rencontrés se disent tous lésés par l’arrivée des Jeux olympiques. Ils se sentent totalement exclus du processus de transformation de leur région.

Les habitants de la vallée de l’Imeretinskaya se sentent lésés

Exclus, beaucoup l’ont été au sens le plus strict du terme, en étant sommés de quitter leur logement. Un processus normal pour toute zone de construction, sauf que dans le cas des habitants de l’Imeretinskaya, les compensations ont été plutôt maigres. C’est en tous cas l’avis qu’a recueilli auprès d’eux Olga Allenova, qui a visité ces nouveaux villages où la plupart ont été relogés. Des villages très sympathiques, à première vue, avec de belles petites maisons individuelles flambant neuves. Mais l’envers du décor est nettement moins reluisant, ainsi que la journaliste a pu le constater. Les maisons ont en effet été construites à la va-vite. Ainsi, tous les nouveaux heureux propriétaires se sont rapidement retrouvés avec leur cave inondée : les bâtisseurs n’ont pas pris en compte le fait qu’ils construisaient sur des marais.

Des nouvelles maisons de mauvaise qualité

De plus, les maisons, qui ont un bel aspect extérieur, ne sont pas solides et parfois mal finies. La faute à des entrepreneurs qui préfèrent, plutôt que d’embaucher la population locale, employer de la main d’œuvre venue d’Asie centrale et payée au lance-pierres. C’est en tous cas ce qu’affirme l’un des habitants rencontrés par la journaliste : « Ils ne recrutent pas parmi la population locale, car quelqu’un d’ici ne se laisserait pas exploiter de la sorte. Tandis que ces malheureux vivent de rien, et travaillent de l’aube au crépuscule pour des sommes ridicules. Ils ont donc ce rapport particulier au travail : pourvu que ce soit beau vu de l’extérieur, peu importe si à l’intérieur tout pourrit ».

Des compensations bien maigres, voire inexistantes

Mais si les habitants de ces nouveaux logements déplorent des trous dans leurs murs en polystyrène, des pannes régulières de courant dues à la boulimie d’énergie des constructions alentours et un air chargé de la poussière des chantiers, d’autres ont encore moins de chance qu’eux. C’est le cas d’un certain Vladimir Tkatchenko. Après avoir passé dix ans à construire sa maison, il a appris non seulement que cette dernière se trouvait en zone de construction olympique et qu’elle allait donc être détruite, mais aussi qu’il ne recevrait aucune compensation, sa propriété n’ayant pas été reconnue juridiquement au moment où il a été décidé d’utiliser cet emplacement.

« Les efforts de toute une vie peuvent être anéantis par le paraphe d’un fonctionnaire »

Aujourd’hui, Vladimir Tkatchenko envisage de se tourner vers la Cour européenne des droits de l’Homme, la justice russe refusant de lui donner raison. Il livre une analyse pleine d’amertume : « Ces Jeux olympiques sont un miroir de notre pays. En Russie, les choses ne sont pas faites pour les gens. Si tu possèdes quelque chose, tu peux tout perdre en une seconde. Tous tes efforts, des années de ta vie, tous tes plans pour le futur peuvent être anéantis par le paraphe d’un fonctionnaire. Ici il n’y a pas de futur ».

Un manque cruel de communication

Natalia Kalinovskaya, responsable du Comité de défense des droits des habitants de l’Imeretinskaya, déplore quant à elle qu’aucune information ne soit donnée à ceux qui vivent autour de Sotchi et voient des entreprises inconnues bétonner leurs plages : « Le problème, c’est que l’on ne nous dit jamais rien. Des décisions sont prises là-haut, ils nous barricadent notre plage, et nous sommes placés devant le fait accompli. Et lorsque nous nous plaignons, nous nous entendons dire : "si vous êtes contre les Jeux olympiques, vous êtes contre la Russie"».

Mises en garde récurrente des écologistes

Les habitants de l’Imeretinskaya ne sont pas les seuls à dénoncer une gestion politique opaque et néfaste. Les écologistes ont également protesté à de nombreuses reprises contre des décisions jugées dangereuses pour l’environnement. Ainsi, France 24 rapportait récemment les propos de Souren Gazarian, membre de l’Observatoire de l'environnement du Caucase du Nord, une ONG régionale qui continue de surveiller les travaux après que Greenpeace et le WWF eurent annoncé qu'ils renonçaient l'année dernière : « Les dégâts sont pires encore que ce que nous craignions au début », affirmait-il.

Décharges sauvages, accumulation de déchets, de gravier et de blocs de béton

Les déchets des chantiers sont entassés dans des décharges sauvages en plein milieu des rares sites naturels côtiers encore préservés, des résidus de produits toxiques s’écoulent dans les rivières. Il y a un an, un village a perdu toute alimentation en eau potable après que le chantier de l'autoroute en a détruit les sources. Bref, la région la plus prisée des touristes russes (Sotchi est la ville balnéaire préférée des Russes d’après un article publié il y a quatre ans par RIA novosti ) est en train de devenir un symbole du non-respect le plus total de la population locale et de l’environnement.

Nul doute que les premiers Jeux olympiques d’hiver organisés dans une zone subtropicale seront une grande réussite, et que Sotchi saura accueillir les touristes du monde entier dans un cadre flambant neuf. Mais le prix payé par la région et ses habitants aura été bien trop élevé. L’absence total de sens des responsabilités de la part de certains entrepreneurs et le laxisme politique et administratif risquent une nouvelle fois de ternir l’image de la Russie.

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