PLACE TAHRIR: Une révolution à finir

Les Égyptiens remettent ça. Ils ont de nouveau envahi la rue pour dire que leur révolution ne sera accomplie qu'avec le départ des militaires du pouvoir.

On se croirait revenus dix mois plutôt, au tout début du "Printemps arabe". Ce sont les mêmes foules déterminées et affranchies de la peur qui campent Place Tahrir. Et, à quelque chose près, les mêmes revendications : la démocratie et l’instauration d’un pouvoir civil, le respect des droits humains, la liberté…

Sauf qu’à l’époque l’armée égyptienne joua un rôle majeur dans la déchéance d’Hosni Moubarak. Observant au départ une neutralité de circonstance qui les posait en arbitres, les militaires égyptiens finirent par se ranger du côté des manifestants. Ou du moins ils se désolidarisèrent du président Moubarak. Précipitant du même coup la chute du raïs. Or donc aujourd’hui c’est leur propre éviction du pouvoir que réclament les manifestants du Caire, d’Alexandrie, de Suez et des autres villes du pays ! Et comme hier Hosni Moubarak, les militaires, dont le maréchal Hussein Tantawi dirige le Conseil suprême, répondent aux exigences des insurgés à compte-gouttes, faisant des annonces au fur de l’ampleur du mouvement de contestation : un jour la démission du gouvernement, le lendemain écourtant la période de transition de leur régime, un référendum est même prévu à cet effet…

Rien pour apaiser la colère de la rue qui exige, instamment, un gouvernement civil.

Les Égyptiens ont le sentiment qu’un régime militaire en a remplacé un autre. D’aucuns vont même jusqu’à poser que la confiscation des libertés individuelles s’est intensifiée depuis le départ d’Hosni Moubarak.

C’est comme s’ils s’étaient battu pour rien. Une révolution à finir donc.

La toute puissante armée

Les militaires dirigent l’Égypte depuis près de soixante ans. Leur mainmise sur le pays des Pharaons remonte à Mohammed Naguib Yousef Quto Elkashlan le premier président de la république d’Égypte Gamal Abdel Nasser. C’est-à-dire dès après la chute du Farouk Ier (1) en 1952. Au colonel Nasser succéda le général Anouar el-Sadate. Après l’assassinat de ce dernier son vice-président hérita des rênes du pouvoir : le général Mohammed Hosni Moubarak !

C’est dire que la majorité de la population égyptienne n’a jamais connue que des régimes militaires !

Mais pour cette "révolution-bis" les Égyptiens sont décidés de s’affranchir définitivement du pesant joug de l’armée sur leur destinée. D’autant que Moubarak instaura, à la suite de l’assassinat de Sadate en 1981, un état d’urgence qui prévalut jusqu’à son récent départ.

Une situation, pour ce qu’elle convoquait la "sécurité de la nation", autorisa la révocation des droits individuels trente années durant !

Or donc le sentiment actuellement répandu Place Tahrir, partagé par les ONG et les observateurs internationaux, est que la situation des droits humains s’est considérablement détériorée après l’éviction de Moubarak du pouvoir !

Mais encore : les Égyptiens ne peuvent s’empêcher de comparer leur situation à celle de la Tunisie voisine, "compère" du printemps arabe. Le test des urnes passé avec succès, Tunis offre aujourd’hui une face apaisée. Après les premiers moments d’incertitude, voire d’inquiétude, on s’accommode déjà de la victoire des islamistes d’Enhada aux législatives. Depuis, les Tunisiens semblent cheminer résolument dans leur marche vers un État démocratique. Cependant que les Égyptiens ont l’impression d’avoir raté leur révolution. Raison pourquoi ils remettent ça.

Un État dans l’État

L’armée égyptienne dirige le pays depuis si longtemps qu’elle en est devenue l’institution la plus organisée. Les militaires sont présents dans toutes les sphères de la société, aussi bien en politique que sur le plan économique. Ils ont des participations dans de nombreuses entreprises publiques et gèrent des sociétés privées (2). En plus d’être propriétaires immobiliers et terriens !

Des acquis qu’ils ne sont pas prêts de perdre. Des privilèges que menacent cependant les manifestants de la Place Tahrir.

Plus que la stabilité qu’ils assurent vouloir maintenir, les militaires égyptiens ne peuvent se permettre, sans y être forcés, de céder totalement le pouvoir aux civils. Et même le cas échéant ils souhaiteraient garder un droit de regard, une sorte de contrôle, sur la vie politique du pays. Or donc le maréchal Tantawi, à la tête du Conseil suprême militaire, mesure bien la situation d’autant que la rue l’apparente déjà au raïs déchu.

Car c’est bien sa tête que réclament les révolutionnaires de la place Tahrir. Et avec lui le départ de tous les officiers militaires du pouvoir politique. Pour l’heure le maréchal négocie une sortie avantageuse pour son régime, en lâchant du lest : il annonce à petites doses de mesures politiques à des insurgés qui refusent de s’en satisfaire. Ceux-ci demeurent sourds à tout compromis qui ne signifierait pas l’arrêt immédiat du régime militaire au profit d’un pouvoir civil.

Le bras de fer est maintenant bien engagé et porté à son paroxysme.

C’est dans ces conditions que se sont déroulées les élections législatives organisées par l’armée. L’appel au boycott lancé par les révolutionnaires de la Place Tahrir n’a pas trouvé d’écho auprès des Égyptiens. Et ce malgré leur réticence à légitimer, par le fait, le régime militaire. Or donc les Égyptiens ont à ce point considéré le moment historique qu’ils se sont massivement rué vers les bureaux de vote. Peu parmi eux ont pensé, en allant voter, qu’ils trahissaient la révolution qui se déroulait Place Tahrir. L’attrait de la démocratie a été plus fort que la répulsion du régime militaire. Les Frères musulmans se trouvent ainsi confortés dans leur choix d’appuyer la tenue de ce scrutin. Même si d’aucuns n’hésitent pas à les traiter d’opportunistes. D’autant qu’ils ont toujours soufflé le chaud et le froid sur ce deuxième acte de la révolution égyptienne.

Les Frères musulmans

La confrérie des "Frères musulmans" fut un acteur majeur dans la première insurrection qui évinça du pouvoir le rais Hosni Moubarak. Mais les islamistes affichent maintenant une posture en demi-teinte : la présence des membres de leur parti- le Parti de la liberté et de la justice- est sporadique sur les lieux des hostilités. Cependant que plusieurs les soupçonnent de négocier, en coulisses, avec le pouvoir militaire. Car, au vrai, les Frères musulmans sont les seuls susceptibles de bénéficier des élections législatives qui viennent de se tenir. D’autant plus qu’ils sont surs de l’emporter haut la main comme Enhada en Tunisie. Ou le Parti justice et développement (PJD) au Maroc. Or donc si les partis islamistes ont le vent en poupe dans le monde arabe, c’est avant tout parce qu’ils constituent des organisations très organisées et étroitement impliquées dans la vie sociétale. Des organisations volontaristes qui ont su tirer profit de la carence de l’État pour toucher la plus importante frange de la population en matière de santé, éducation. Aussi dans la solidarité sociale si chère aux Arabes. En se substituant au pouvoir public elles ont gagné le cœur, et aujourd’hui le vote, des laissés pour compte. Les islamistes ont toujours su répondre efficacement aux vrais défis que rencontrent au quotidien les plus démunis des pays arabo-musulmans. C’est-à-dire la majorité. Leur popularité tient à cela d’abord. Mais aussi au fait que les populations de ces pays sont, dans leur proportion la plus importante, de confession musulmane. Et que les gens inclinent naturellement à adhérer aux préceptes de leur foi que ces partis sont les seuls à vulgariser. Surtout lorsque ces principes revêtent opportunément un "visage humain". Au point que ceux qui les représentent sont désormais fréquentables par la communauté internationale. Et acceptables dans leurs pays respectifs.

À ce propos le modèle demeure l’AKP, ce parti islamiste au pouvoir en Turquie. Les islamistes tunisiens d’Enhada, et ceux du Parti de la liberté et de la justice d’Égypte, confessent d’ailleurs ouvertement s’en inspirer. Instruits de la peur qu’inspire l’extrémisme, les partis islamistes ont aujourd’hui adapté leur discours à la modernité. Et si la charia(3) demeure le soubassement à partir duquel s’organise la vie sociale, elle est désormais épurée des "barbarismes" susceptibles d’effaroucher. C’est ainsi du moins qu’elle s’affiche.

En Égypte, le positionnement des Frères musulmans a considérablement contribué à changer la donne d’une révolution à l’autre. Preuve de leur puissance, s’il en fallait. Or donc sans l’appui déclaré de cette grande force politico-religieuse, les manifestants de la Place Tahrir se savent affaiblis. Et leur capacité à faire plier le pouvoir des militaires s’en trouve considérablement diminuée. Mais il va falloir attendre après les législatives pour réellement juger des forces en présence. Et jauger de leur aptitude à infléchir le cours de l’histoire en Égypte.

EMERY UHINDU-GINGALA GINGANJ

(1)En réalité le roi Farouk 1er est l’avant-dernier roi d’Égypte. Il abdiqua en 1952 au profit de son fils Fouad II alors âgé d’à peine un an à son avènement ! Ce dernier ne "régna" qu’un an avant que la monarchie ne fut abolie en Égypte.

(2) Selon Wikileaks, l'armée égyptienne [est] présente dans toutes sortes de secteurs industriels et commerciaux au travers de sociétés et organismes dirigés par des militaires, qui en font "une entreprise quasi commerciale".

(3) a. Terme tiré du Coran désignant un chemin révélé à suivre . La charia est la voie prescrite par Dieu aux fidèles pour accomplir leur destination. Loi d’origine divine, elle établit les règles des actions à suivre dans la communauté. Elle est une indication à suivre pour accéder à la perfection morale que Dieu réclame de l’homme. Paul Ballanfat, in Le petit Retz de l’islam, page 130, Édition Retz, Paris 1989.

(3) b. Loi canonique islamique régissant la vie religieuse, politique, sociale et individuelle, appliquée de manière stricte dans certains États musulmans(Le Petit Larousse).

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