Le cimetière de Prague: le dernier roman d'Umberto Eco

Avec Le Cimetière de Prague, Eco plonge au cœur du mécanisme de la haine, explorant le fond tortueux de l'homme et la figure du faussaire: un bon cru d'Eco
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Traduit en français (quel labeur de traduire Eco !) par Jean Noël Schifano, le dernier roman d'Umberto Eco est paru en France chez Grasset le 23 mars 2011. Dans le labyrinthe des nombreuses lectures que l'on peut faire de l'oeuvre d'Eco, laissons-nous guider par certains propos de l'auteur lui-même pour partir à la découverte d'un roman écrit à la façon d'un roman feuilleton du XIXe, fascinant par ses rebondissements, ses thématiques, et son noir héros, Simon Simonini, dans le dédale des ruelles sombres et des égouts de Paris.

Le Cimetière de Prague: un roman feuilleton- journal intime centré sur le mécanisme de la haine

Eco explore dans ce roman la forme du roman feuilleton si en vogue au coeur du XIXe siècle, après avoir exploré de nombreuses "formes" narratives dans d'autres romans comme le Nom de la Rose ou le Pendule de Foucault . Entre Eugène Sue et Dumas, les codes du feuilleton sont largement explorés, pastichés, investis par un Eco très en forme : la trouvaille narrative du journal intime de Simon Simonini, entrecoupé par des explications du narrateur qui ne peut cautionner ce que dit le personnage, entrelardé des sermons moralisateurs de l'Abbé Dalla Picola, double-face à l'apparence de bon chrétien et à la face de carême (ou politiquement correct, dirait-on peut-être aujourd'hui) et inconscient de Simonini, sont un régal littéraire pour le lecteur qui sait décrypter les niveaux diégétiques et sémiotiques.

Et des rebondissements typiques du roman feuilleton, il y en a dans cette anti-épopée qui promène le lecteur du nord de l'Italie à la Sicile de Garibaldi, des bas-fonds de Paris aux tavernes germaniques, des messes noires aux égouts de Paris où se décomposent les témoins de la vérité. Simonini est de tous les complots, de toutes les révolutions, de tous les mauvais coups de la deuxième moitié du XIX siècle. Attentats à la bombe contre Napoléon III, révolution en Italie, Commune de Paris, affaire Dreyfus et complots pseudo-satanico-maçonniques de Léo Taxil, cet anti-héros absolu qu'est Simonini traverse chaque événement sans foi ni loi, sa seule véritable passion étant la bonne chère.

Des pages de description de la meilleure recette du pot-au-feu alternent ainsi avec le récit de l'attentat manqué contre Napoléon III et du sort peu enviable que Simonini réserve à tous ceux qui pourraient éventuellement lui nuire. Il a d'ailleurs quelques cadavres, restes ultimes de rencontres jadis trop gênantes, qui pourrissent dans les souterrains de sa demeure parisienne, cet affreux personnage qui tente de retrouver la mémoire perdue après avoir commis tant d'atrocités, grâce à un journal intime qu'il a entamé en citant un certain médecin autrichien, le docteur "Froïde", qu'il a entrevu à Paris.

Le jeu du double et du faux : Eco et la figure du faussaire dans les Cimetières de Prague

Il est toujours difficile avec Eco de s'arrêter à un niveau de lecture sans exclure les innombrables couches sémiotiques qu'il entrelarde dans son texte... mais la figure du faussaire est sans conteste l'un des éléments clés de l'oeuvre.

On pourrait aussi parler des sociétés secrètes, des théories du complot, qu'Eco explore dans ce roman à mi-chemin entre actions souterraines des jésuites, missions masquées des services secrets: à la différence d'un Da Vinci Code, ce jeu des complots est ici exploré au deuxième degré. Peut-être parce qu'Eco, lui, est un auteur intelligent.

Mais Simon Simonini, avant d'être espion et d'agir pour celui qui lui offrira le plus d'argent (Garibaldi, les services secrets des différentes forces impériales ou républicaines en France, ou les Jésuites) est un faussaire. Eco évoque dans ce roman les célèbres "Protocoles de Sion", ce faux qui a lancé la théorie du "complot juif" et qui a nourri l'antisémitisme en Europe, étant même cité par la propagande nazie officielle pour justifier la Shoah. Simonini en situe la naissance dans ce lieu mystérieux qu'est le vieux cimetière juif de Prague, d'où le nom du roman. Simonini, pour arrondir ses fins de mois, est faussaire, un pseudo "notaire" qui rédige en lieu et place du mourant ou du cadavre les dernières volontés qui lègueront à son client une fortune mal méritée, mal héritée. Ses talents de faussaire seront également utiles dans l'affaire Dreyfus, où Simonini est présenté comme l'auteur du fameux "bordereau", ce faux qui fera accuser Dreyfus .

Le faussaire est bien entendu également l'image du romancier, ce magicien ou démiurge qui fait surgir des personnages de fiction et leur donne corps, et âme... en ce sens aussi, le roman d'Eco est un chef-d'oeuvre de réflexion sur l'art du roman. "Lorsqu’on raconte l’histoire d’un crapaud, on essaie de voir la chose du point de vue du crapaud" dit encore Eco dans cette interview datée du 26 avril 2011.

Comprendre le mécanisme de la haine : Le cimetière de Prague et le roman de la haine

Simon Simonini, personnage principal du roman, est raciste, il n'aime pas l'autre, l'étranger, la femme, mais surtout, il n'aime pas le "juif". "Ce racisme à 360° de Simon Simonini, c’était pour moi une façon de donner un coup de poing au lecteur. Je voulais immédiatement mettre en scène le racisme dans toutes ses manifestations. Et je n’ai employé que des citations historiques. Le début sur les Juifs, c’est du Céline. Sur les Allemands, on retrouve les invectives de Nietzsche. Je n’ai rien inventé", dit Eco dans une interview sur son roman.

En ce sens, le Cimetière de Prague est bien l'examen approfondi des ressorts de la haine chez l'homme. Comment nait la haine de l'autre dans le coeur de l'homme et des peuples, le lecteur de 2011 saura reconnaitre dans les discours de Drumont ( La Libre Parole , brulot antisémite de la fin du XIXe siècle), dans les accents pré-nazis des discours des personnages, le mécanisme de la haine et de la destruction de l'autre, celui qui est différent de "moi", du "même".

Bien entendu, au delà du contexte historique de l'époque, du style incroyablement violent des discours racistes de l'époque de l'Affaire Dreyfus, le lecteur pourra sans peine transposer à aujourd'hui ce discours haineux fondé sur la crainte de l'autre. "Oui, en écrivant ce livre je me suis rendu compte que cela pourrait être une histoire contemporaine", dit encore Eco . Quel que soit le niveau de lecture où l'on choisit de se situer, historique, psychologique, littéraire, sémiotique, sociétal, psychologique, humain (entre autres niveaux de lecture possibles d'un roman d'Eco), ce roman ne peut laisser indifférent : entre le visage politiquement "correct", moralisateur, du double montrable de Simonini, l'Abbé Dalla Picola, et les tréfonds haineux et d'égouts de l'âme de Simonini, chacun peut se regarder en face avant d'accuser l'autre d'être son diable, son terroriste.

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