Les Sonnets, une oeuvre poétique de William Shakespeare

Parmi les œuvres non théâtrales de Shakespeare, les Sonnets occupent une place de choix: introduction à ce recueil poétique publié à Londres en 1609
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Comédies, tragédies, histoires ou dernières pièces, celles de la maturité, on a trop souvent tendance à réduire l' oeuvre de Shakespeare à sa seule production théâtrale. Mais le Barde immortel a également composé de nombreuses oeuvres poétiques, comme Venus & Adonis , le Viol de Lucrèce , la Plainte d'une Amante , le Phénix et la Tourterelle , ou encore le Pèlerin Passionné .

Présentation des Sonnets de Shakespeare, une œuvre poétique parue en 1609 : le mystérieux W.H.

La première édition des Sonnets de Shakespeare, parue en 1609 pour la première fois, est dédicacée à un mystérieux W.H. : cette dédicace qui a fait couler beaucoup d'encre et qui a engendré de nombreuses oeuvres de critiques soucieux de découvrir à qui Shakespeare avait bien pu dédicacer ses Sonnets est accompagnée d'un plus mystérieux encore "To the onlie begetter of these insuing Sonnets" : l'auteur des Sonnets remercie par là l'unique personne étant la source d'inspiration de ces Sonnets...

W.H., source d'inspiration des Sonnets, mais de qui s'agit-il ? Les Sonnets sont tantôt adressés à un jeune homme que Shakespeare considère comme une Muse, tantôt adressés à une "dame en noir", "dame brune" ou "Dark Lady". On a trouvé parmi les proches de Shakespeare de possibles dédicataires, comme Henry Wriothesley, comte de Southampton, qui avait sans doute noué une relation amoureuse avec Shakespeare.

On a également parlé du Comte de Pembroke, William Herbert, et les conjectures sont même passées au plan littéraire puisqu'Oscar Wilde a écrit un bref roman, Le portrait de Mr W.H ., où il explore par le biais de la fiction la vie supposée du mystérieux dédicataire des Sonnets en inventant le personnage de William Hugues, jeune acteur jouant souvent des rôles féminins dans les pièces de Shakespeare.

L'amour dans les Sonnets de Shakespeare : les images et les thématiques

Mais le véritable intérêt des Sonnets tient moins à percer le mystère de ce mystérieux dédicataire qu'à s'attacher au texte lui-même : 154 Sonnets dans l'Edition de 1609, où le mot "Amour" ("Love") revient en permanence.

Les 17 premiers Sonnets du recueil sont adressés à un jeune homme, l'incitant à transmettre sa beauté en ayant des enfants... Les Sonnets 18 à 126 sont adressés à un jeune homme et ne sont qu'une longue plainte amoureuse, entre tortures et délices de la relation. Les derniers Sonnets, du Sonnet 127 au Sonnet 152, sont adressés à la maitresse du poète, une femme aux cheveux sombres. On notera deux Sonnets, 153 et 154, plus allégoriques.

Infidélité, amours, érotisme, jalousie, passion, cristallisation, Shakespeare dans ses Sonnets évoque le monde amoureux sur un mode très sensoriel : la beauté physique du jeune homme aimé par le poète est la source de ces poèmes, véritables miroirs de l'état d'âme de l'amoureux inquiet.

Le sonnet shakespearien : la trame du récit, la forme du poème et de la versification

Trois quatrains en rimes croisées (abab, cdcd, efef) et un distique final (gg), voila la caractéristique du sonnet dit "shakespearien", puisque le Barde a laissé son nom à une forme poétique qu'il n'a pourtant pas inventée. On peut lire les Sonnets comme un cycle narratif en vers, avec différentes phases narratives :

  • 17 premiers sonnets : hymne à la beauté du jeune amant du poète, appel à transmettre cette beauté et invitation au mariage
  • sonnets 18 à 32 : hymne à l'amour, et apologie de la beauté physique parfaite du jeune amant
  • sonnets 33 à 126 : début des infidélités, des trahisons, du ressentiment, méandres de l'amour entre pardon, colère et fusion,
  • à partir du Sonnet 127 : entrée en scène de la maitresse aux cheveux noirs, les sonnets se font érotiques, sensuels, plus tourmentés, description des attraits physiques et érotiques de la maitresse, ces sonnets passent de la gouaille aux élévations méditatives sur la futilité du monde et la vie éphémère de l'homme (et de la beauté féminine...comme dans le Sonnet 130 (texte en anglais ici ) où il fait l'apologie inversée de la beauté de la "Dark Lady", en reprenant toutes les images dignes de Pétrarque pour dire que sa maitresse en est aussi éloignée que la nuit du jour : "Les yeux de mon amie n'ont rien du soleil/Le corail est bien plus rouge que ses lèvres/Si la neige est blanche, alors son sein est gris (...)"
"On m’a fait sentir des parfums plus plaisants/Que l'odeur qui s’exhale de mon amie", ose encore dire le poète dans ce même Sonnet ! Shakespeare connait son "Pétrarque", mais joue des clichés conventionnels d'une manière subversive, profondément ironique, sans perdre pour autant, bien au contraire, en profondeur lorsqu'il évoque les tourments de la passion amoureuse.

L'inversion des images et des thématiques dans le chant de l'amour

Un retournement des images classiques de l'amour, des Sonnets adressés à un jeune amant et à une maitresse sombre et vieillissante qui ont une liaison entre eux et trahissent doublement le poète, des clichés de l'imagerie traditionnelle de l'amour détournés, invertis, et pourtant nul autre que Shakespeare ne sait chanter l'amour comme dans le sonnet 116 dont le texte est cité ici dans son intégralité :

Sonnet 116

Je ne veux à l'union de deux âmes sincères

Admettre empêchement. L'amour n'est point l'amour

S'il change en trouvant ailleurs le changement,

Ou s'éloigne en trouvant en l'autre l'éloignement.

Oh non ! il est un phare au regard immuable

Fixé sur la tempête et jamais ébranlé !

Pour tout navire errant il est l'astre qui guide,

Dont on prend la hauteur, mais ne sait l'influence.

L'amour n'est point le jouet du Temps, dont la faucille

Emporte en son croissant les joues et lèvres roses ;

Il n'est pas altéré par les jours, les semaines,

Mais endure et survit jusqu'à la fin des temps.

Si ceci est une erreur, contre moi démontrée,

Nul n'a jamais aimé et je n'ai rien écrit.

William Shakespeare ( traduction Robert Ellrodt )

Pour aller plus loin :

Henri Fluchère, Shakespeare, dramaturge élisabéthain , TEL.

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