Qu'est-ce qu'un roman feuilleton? Origines des séries et épisodes

Connaissant aujourd'hui encore de nombreuses métamorphoses, le roman-feuilleton est un genre narratif codifié: aux origines de la littérature populaire
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Le genre littéraire du roman-feuilleton a connu son heure de gloire au XIXe siècle avec en France des auteurs aussi célèbres qu'Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Mais ce style narratif continue à inspirer aujourd'hui encore la littérature et la culture populaires. Quelles sont les origines de ce genre ?

La naissance du roman-feuilleton: le triomphe de Gutenberg et la démocratisation de l'écrit

Si Gutenberg a "inventé" l'imprimerie au XVe siècle, ce n'est qu'à l'aube de la révolution industrielle que l'écrit va connaitre une expansion considérable. Journaux, gazettes, livres et magazines connaissent alors leur âge d'or. Le jeu de la concurrence industrielle permet la diffusion très large des oeuvres et c'est le genre littéraire alors à l'honneur, le roman, qui va, grâce notamment à l'avènement du chemin de fer, être diffusé jusqu'aux provinces les plus reculées. Il faut donc des plumes pour satisfaire la demande de lecteurs en quête perpétuelle de sensations et de nouveautés: le roman-feuilleton est sur le point de naître.

N'oublions pas que des plumes aussi prestigieuses que celles de Balzac, Sue ou Alexandre Dumas se sont prêtées au jeu du feuilleton. En Angleterre, Charles Dickens sera, lui aussi, un auteur de cette veine (disons plutôt de ce filon tant il sera rémunérateur !) Ce n'est qu'à la moitié du XIXe siècle que l'histoire littéraire dresse clairement une frontière entre les auteurs de roman "feuilletons" et les "grands auteurs" littéraires. Et Sainte-Beuve, "père" de la critique littéraire", affichera alors un mépris hautain pour ce qu'il appellera non pas la littérature populaire, mais "industrielle". Les méprisants (envieux?) d'aujourd'hui parleront de littérature ou de culture de masse pour désigner le succès des épisodes sous forme de polars, feuilletons télévisés ou films en série au cinéma.

Quelles sont les caractéristiques d'un feuilleton ? Les bases de la littérature populaire

Le genre du "feuilleton" est, à l'origine, intimement lié avec le journalisme. En effet, à la moitié du XIXe siècle, le bas des pages du journal se nomme le "rez de chaussée". Accueillant tout d'abord les critiques littéraires des ouvrages à peine parus et des pièces de théâtre à peine jouées, ces "rez-de-chaussée" journalistiques furent bien vite attendus avec impatience par le lectorat des journaux, si bien que ces derniers commencèrent à payer des auteurs ou des rédacteurs pour remplir ces pieds de page tout en fidélisant le lectorat. Payés à la tâche, à la ligne, ces ouvriers de la plume bâclaient leur ouvrage le plus vite possible, à l'instar d'un Balzac qui y acquit une capacité de travail hors normes.

Même les auteurs connus prirent alors l'habitude de publier leurs oeuvres sous forme de feuilletons avant de les publier en volume unique. Une pratique qui ne pouvait qu'influencer le style de l'écriture : on sent encore dans le rythme du Comte de Monte Cristo de Dumas, par exemple, les fins sensationnelles des chapitres, initialement conçues pour inciter le lecteur à lire la suite, en achetant le journal du lendemain. Des Mystères de Paris d'Eugène Sue (paru entre 1842-1843 dans le Journal des Débats ) aux Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas (paru en 1844 dans le Siècle ), des oeuvres de Balzac, Jules Verne, Zola seront publiées tout au long du siècle sous forme de feuilletons avant d'être rassemblées en volume unique. Pour ces grands noms de la littérature, il y aura aussi beaucoup d'écrivains obscurs et aujourd'hui méconnus. Ainsi de Ponson du Terrail, dont le héros célèbre à l'époque, Rocambole, a donné son nom à l'adjectif rocambolesque quand son oeuvre est tombée plus ou moins dans l'oubli.

Les métamorphoses et les avatars du genre du feuilleton : du journal au cinéma et à la télévision

Sensationnel, rythmé par les coupures imposées par le format limité du bas de page, écrit à la ligne, reprenant souvent des schémas d'intrigues et de complots plus ou moins bien plagiés des grandes oeuvres des siècles passés, se terminant par une question sans réponse ou par trois petits points de suspension pour placer le lecteur dans une attente impatiente, ce genre littéraire n'a pas manqué de détracteurs. Et pourtant, son incroyable diffusion a soutenu le mouvement d'alphabétisation et d'appropriation de la lecture par les catégories sociales les moins lettrées jusqu'alors, devenant ainsi l'ancêtre de la "culture de masse".

Preuve de son succès continu : ce genre est passé entre les frontières des différents univers culturels. Ainsi, dès 1913, le héros Fantomas , créé par Pierre Souvestre et Marcel Allain en 1909, passe de l'écrit à l'écran pour de multiples épisodes ou feuilletons cinématographiques avant de "revenir" à la télévision. Maigret, commissaire héros des romans feuilletons de Simenon, passe aussi bien au cinéma qu'à la télévision, et même en bandes dessinées (Editions Claude Lefrancq ), tout comme Arsène Lupin de Maurice Leblanc passera des romans au cinéma et au dessin animé : on ne parlera plus dès lors de feuilleton mais d'épisode et de séries cultes, à la télévision, au cinéma, en bande-dessinée ou en dessin-animé.

Stephen King réinvente également ce genre à l'écrit avec les différents feuilletons fantastiques de la Ligne Verte (1996), quand de nombreux polars contemporains revisitent le feuilleton en écrivant leurs romans noirs sous formes d'épisodes avec un héros récurrent.

Et le héros du roman-feuilleton peut désormais naître directement à l'écran avec l'invention des séries fleuves aux Etats Unis, ou aujourd'hui des "telenovelas", ces feuilletons aux milliers d'épisodes qui sont fort prisés en Amérique latine, et dont le nom signifie littéralement "roman télévisé".

Dr House ou les Sopranos (pour ne citer que deux séries parmi d'innombrables créations télévisées) jouent aujourd'hui encore sur les mêmes ressorts que les romans-feuilletons fleuves du milieu du XIXe siècle. Il suffit de voir l'épisode final de la série 6 de Docteur House pour constater que toutes les caractéristiques du genre sont là : sensationnel, inattendu, retournements de situation, et surtout... le suspense final avec les rebondissements possibles qui donnent au lecteur, pardon, au spectateur, de savoir comment évoluera la relation entre House et...

Pour aller plus loin sur le thème du feuilleton

L. Queffélec, Le Roman-feuilleton français au XIXe siècle , coll. Que sais-je ? no 2466, ibid. , 1989

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