Shakespeare et Hamlet: histoire d'une tragédie shakespearienne

L'histoire d'Hamlet, Prince du Danemark, est l'une des pièces les plus représentées de Shakespeare. Quelle est l'origine de cette tragédie parue en 1604?
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Hamlet est sans doute l'une des pièces de William Shakespeare les plus connues, les plus jouées, les plus adaptées tant sur scène qu'au cinéma : le célèbre monologue existentiel du Prince du Danemark est cité (du moins ses premiers mots, "To be or not to be", la suite... plus rarement !), mais derrière cette apparente et superficielle célébrité, quels sont les secrets d'Hamlet ?

Les sources d'Hamlet : une légende danoise ? L'inspiration de Shakespeare pour sa célèbre pièce

The Tragedy of Hamlet, Prince of Denmark : 2661 vers. Si l'on s'en tient au simple descriptif technique, cette tragédie conçue vers 1600 et publiée pour la première fois en 1604 est simple. Cette pièce, plus de 4 siècles après sa parution, ne cesse d'interroger critiques et admirateurs de Shakespeare, et si elle est aujourd'hui encore tant adaptée, c'est qu'elle n'a rien perdu de son pouvoir de fascination et que les interrogations qu'elle suscite sont toujours aussi nombreuses.

Pourtant l'histoire est simple : le père du jeune Hamlet, Roi du Danemark, est mort récemment, et c'est son frère Claudius qui l'a remplacé sur le trône, il épouse Gertrude, la veuve d'Hamlet (père). Mais le spectre du roi apparait au jeune Hamlet et lui révèle que c'est Claudius qui l'a tué, et charge son jeune fils de le venger.

Quelles sont les sources de Shakespeare pour la conception d'Hamlet ? On cite une ancienne légende danoise, d'un chroniqueur du XIIe siècle nommé Saxo Grammaticus. On évoque des légendes celtiques, peut-être irlandaises, ou des légendes nordiques. On parle aussi de l'influence de la mythologie et du personnage d'Oreste, ou encore de Brutus qui se fit passer pour simple d'esprit (d'où le nom de "Brutus", hébété), pour mieux assassiner César...

L'histoire d'Hamlet, vengeance et rites funéraires pour une tragédie shakespearienne désespérée

Mais dans la légende danoise, le prince Amleth (sic) assassine bien son oncle et devient le roi du Danemark... du mythe épique danois, nous passons à la tragédie shakespearienne où Hamlet est condamné à mourir.

La mort (représentée par le personnage du fantôme , du spectre) est d'ailleurs l'un des motifs clés de l'oeuvre de Shakespeare alors qu'elle n'était pas si présente dans la version épique et légendaire d'Amleth. Dès la première scène de la pièce, c'est le spectre du défunt père d'Hamlet qui entre en scène, et il n'est pas le seul fantôme à hanter la pièce. Les rites funéraires non accomplis, ou le "devoir de sépulture" qui sous-tend une tragédie comme Antigone, sont également essentiels dans Hamlet.

Car dans Hamlet, aux souffrances tragiques des personnages répondent celles des défunts, qui n'ont pas la paix (privés de ces rites funéraires, non vengés ou mal honorés). A la souffrance temporelle répond la souffrance éternelle, "être ou ne pas être", dans un jeu de chassé-croisé où le père défunt regarde son fils vivant, quand celui-ci envisage la mort, mais aussi par delà la mort, l'éternité.

Fantômes, mais aussi squelettes, cadavres, et morts enterrés à la hâte, comme dans la scène du fossoyeur où Hamlet contemple le crane de Yorick le bouffon, ou lorsque l'on évoque le cadavre noyé de la blanche Ophélie...la mort est omniprésente dans Hamlet.

Contemptus mundi ou action : Hamlet, une tragédie au rythme effréné

On a attribué à Hamlet de nombreuses pathologies psychologiques qui n'existaient pas encore au moment où la pièce de Shakespeare a été jouée pour la première fois en 1604. Alors, Hamlet est il schizo, mélancolique, ou aboulique ? Peu importe, la question n'est pas là : Hamlet est mortel face à la mort. Mais si les autres personnages de la pièce pensent qu'Hamlet est fou, le spectateur ne le voit cependant jamais simuler des actes de folie ou de bouffonnerie. Drôle de fou, ou plutôt fou tragique...

En revanche, Hamlet tarde à mettre un point final à sa vengeance... mais ce terrible héros tragique, loin d'être passif, va tout de même, au fil de la pièce, provoquer directement ou indirectement la mort de sept personnes : Gertrude sa mère, morte empoisonnée, Claudius son oncle, Polonius le père d'Ophélie, qu'Hamlet tue en pensant tuer Claudius, Ophélie, qu'il aime et dont il est aimé, qui elle perdra vraiment la raison et se noiera, Laërte, frère d'Ophélie, qui cherche à venger son père et qui va mourir de l'épée d'Hamlet, Rosencrantz et Guildenstern, sbires de Claudius qui seront assassinés en Angleterre sur l'ordre d'Hamlet.

Hamlet héros tragique, "un homme qui s'interroge sur les vertus de l'action dans un monde corrompu"

La question serait donc plutôt celle de la valeur de toute action menée dans un monde corrompu (puisqu'il y a quelque chose de pourri au Royaume de Danemark, remarque Hamlet d'entrée de jeu.)

Mais le Hamlet de Shakespeare est un héros tragique, et non épique : seule la mort pourra clore cette escalade de vengeances à laquelle il s'est prêté, et c'est en désignant Fortimbras, fils du Roi du Danemark que le père d'Hamlet avait tué, comme son successeur, qu'Hamlet peut enfin mettre un point final à ce cercle pessimiste et vicieux de la vengeance et de la mort.

Comme le dit Henri Suhamy : "Shakespeare (...) a placé au centre d'une tragédie d'action un homme qui s'interroge sur les vertus de l'action dans un monde corrompu. Il s'interroge, il n'est ni totalement détaché ni sceptique. Il a pour point de départ l'idéal monastique du renoncement, mais d'autres valeurs se présentent à lui, d'autres moyens de concilier le besoin animal de vivre et le besoin humain de donner un sens à sa vie." (1)

Hamlet, tragédie du sens, voila qui nous explique sans doute pourquoi cette pièce n'a pas fini d'être adaptée, jouée, et appréciée.

(1) ; Henri Suhamy, Shakespeare , Editions de Fallois 1996.

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