Roberto Saviano sur Rai 3 et le complot de la "machine à salir"

Alors que Berlusconi se débat contre sa propre image, Saviano crève l'écran sur la TV publique avec "Vieni via con me", satire sur le pouvoir des médias.
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Depuis le dernier scandale de l'affaire Ruby et du "bunga bunga" qui fait peser de nouvelles accusations sérieuses sur la moralité du président du Conseil, le gouvernement italien traverse une phase critique. Celle-ci a atteint son paroxysme quand l'ex-allié Gianfranco Fini a demandé la démission de Silvio Berlusconi, le menaçant de retirer les ministres de son parti du gouvernement. Cette fois, même le contrôle des nombreuses chaînes de télévision et journaux par "il Cavaliere" ne suffit plus à passer sous silence un malaise croissant dans l'opinion.

Une émission qui s'attaque au pouvoir médiatique de Silvio Berlusconi

C'est le moment choisi par Rai 3, télévision publique équivalente de France 3 et non encore totalement inféodée au pouvoir en place, pour programmer chaque lundi de novembre, une série de quatre émissions détonantes à plus d'un titre. L'objectif de Vieni via con me -" Viens avec moi, on s'en va"- est de dresser un portrait de la société, à travers les histoires quotidiennes et les thèmes brûlants qui agitent l'Italie en ce moment : de la mafia à la crise des ordures de Naples, en passant par les prisons et la reconstruction après le tremblement de terre dans les Abruzzes...

Le principe de l'émission est le suivant : tous les invités -artistes, sportifs, mais aussi écrivains, journalistes et représentants de la société civile- apportent avec eux une liste concernant leur profession ou leur domaine de compétence pour constituer une sorte d'inventaire "à la Prévert", un instantané des grands problèmes de société tels qu'ils sont perçus par la population.

Une prise de conscience qui trouve de plus en plus d'audience auprès des Italiens

Longtemps incertaine, la réalisation confiée à Roberto Saviano, l'auteur de Gomorra , et à Fabio Fazio, l'animateur de l'émission Che tempo che fa -"Quel temps il fait"- s'est d'abord heurtée à l'accord du directeur de la chaîne, notamment sur le choix des invités. Problème résolu quand l'humoriste Roberto Benigni et le chef d'orchestre Claudio Abado ont accepté de participer gratuitement à la première. Résultat, l'émission qui a vu le jour lundi 8 novembre a fait exploser l'audimat, avec plus de 9 millions d'Italiens devant leur poste. Et ce, le même soir que l'émission de télé-réalité "Grande Fratello" diffusé sur Rai 1.

Roberto Saviano qui vit sous escorte 24h sur 24, suite aux menaces de mort qu'il a reçues de la Camorra, a ouvert le feu médiatique le premier avec un long monologue sur la "macchina del fango ", cette "machine à salir" désignant selon lui le mécanisme diffamatoire qui se met systématiquement en route pour dénigrer les opposants au pouvoir, avec l'appui de Mediaset et des télévisions publiques contrôlées par Silvio Berlusconi. En voici quelques extraits.

Roberto Saviano dénonce la manipulation de l'information à des fins criminelles

  • "Depuis quelque temps, je vis avec une obsession. L'obsession de la "macchina del fango". Celui qui s'oppose à certains pouvoirs et à ce gouvernement, doit s'attendre à une attaque en règle qui part de la vie privée, de faits minuscules utilisés contre lui."
  • "Il y a une grande différence entre enquête et diffamation. L'enquête repose sur une quantité énorme d'informations que les journalistes recueillent pour pouvoir approfondir et trouver les éléments qui accusent ou défendent. Au contraire, la diffamation utilise un seul élément et le construit de toutes pièces contre la personne à diffamer."
  • "La démocratie est en danger dans la mesure ou celui qui veut écrire un article se met à penser que demain il pourra être attaqué sur des choses qui n'ont rien à voir avec la vie publique ou le crime. Sa vie privée sera prise pour cible pour l'obliger à se défendre. Alors à ce point, il n'écrit pas son article et quiconque y pense à deux fois avant d'émettre une critique."

Un risque pour la liberté d'expression et la démocratie

  • " L'unique objectif de la "machine à salir", n'est pas de dire "ce que nous faisons est faux", tout le monde peut se tromper, mais plutôt, que "nous avons tous les mains sales", que "nous sommes tous pareils". Or, la force de la démocratie, c'est la multiplicité, mais au lieu de cela, l'idée qui s'installe, c'est que, bons ou mauvais, de gauche ou de droite, "on est tous les mêmes". Cette indifférenciation mène droit à l'indifférence."
  • " C'est pourquoi, face à la "machine à salir, il est urgent de répondre, non pas que nous sommes les meilleurs, mais que "nous sommes différents". Faire cette différence est fondamentale, car le rôle de la "machine à salir" est de dire à nos consciences "abaissez le regard", "ne critiquez pas", "faites gagner le plus malin", "si vous critiquez, vous savez ce qui vous attend", "toute votre vie privée deviendra publique"."
  • "Plus grave encore, si vous critiquez, vous serez accusé de vouloir prendre la place pour faire les mêmes choses. Le but est de porter chacun d'entre nous à un point de désillusion telle, que vous finissez par être convaincu que cela doit toujours aller mal, qu'au fond il n'y a plus de différence. Et si vous résistez, vous risquez d'être puni par la calomnie et de perdre toute légitimité."
Malgré sa mainmise sur les principaux médias du pays, Berlusconi se retrouverait-il à son tour pris au piège de la "macchina del fango" ? Si vous ne recevez pas Rai 3 sur votre TV, vous pouvez toujours suivre et enregistrer "Vieni via con me" sur votre ordinateur.
Roberto Saviano sur Rai 3

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