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ERICH ALAUZEN

Publié dans : Les articles Politique Société & Médias de Erich Alauzen

La Tunisie sous menace France 2

Colère noire des Tunisiens et des résidents français à l'encontre du reportage d'Envoyé Spécial "La Tunisie sous menace salafiste" diffusé le 17 janvier

« La Tunisie sous menace France 2 », c’est par ce titre que réagissaient certains facebookeurs tunisiens ou français résidents en Tunisie pour contrecarrer le reportage diffusé sur France 2 dans l’émission Envoyé Spécial le 17 janvier dernier et intitulé « La Tunisie sous menace salafiste ».

Déjà, à l’annonce répétée sur France 2 de ce reportage au titre considéré comme rabatteur par les réseaux sociaux tunisiens, les réactions avaient commencé à se manifester sur Facebook dès le 15 janvier.

Libération.fr rapportait le 20 janvier : « Quelques heures avant la diffusion, le journaliste tunisien Safwene Grira, qui officie sur France 24 en arabe, avait prévenu sur Facebook; le reportage «a été réalisé avec une mauvaise foi hors norme», dénonce le reporter «associé à ce travail d’une manière très ponctuelle». «Vous allez voir tous les clichés du monde, comme les salafistes méchants et barbus (...). Inutile de vous dire que tout ce qui pouvait avoir du sens a été laissé de côté, pour que l’accent soit mis sur ce qui conforte le téléspectateur français et francophile dans ses convictions, ses peurs et ses illusions. »

Une très forte réaction en Tunisie face à ce reportage qualifié de non professionnel et d’orienté

Dans une conjoncture particulièrement néfaste pour le tourisme tunisien avec un marché touristique français plus que frileux durant les deux derniers mois de 2012, ce reportage fut considéré par de nombreux Tunisiens et résidents français comme un véritable coup de poignard planté par Envoyé Spécial dans le dos de la Tunisie déjà fragilisée.

Les prises de position de la presse tunisienne étaient nombreuses. L’un des plus grands quotidiens tunisiens, Le Temps, dans son édition du 22 janvier, titrait sous la plume de Melek Lakdar à propos du reportage : « Du sensationnel jalonné d’hyperboles » et continuait par un sous-titre explicite : « Un reportage qui assombrit l’image réelle de la Tunisie ». Nawaat, un site tunisien d’information parle « de réalité qui semble distordue pour simplement coller à un script rédigé à l’avance » tandis que le site Tuniscope (Khaled Aouij) titrait le 17 janvier : « Envoyé Spécial : un nouveau coup de massue pour la Tunisie ».

Excédés, les facebookers tunisiens trollaient la page Facebook d’Envoyé Spécialpour manifester leur très fort mécontentement et on pouvait lire dans les 1600 commentaires affichés : « j'ai passé les vacances de Noel en Tunisie et après avoir regarder ce reportage je me demande maintenant si je me suis bien rendu en Tunisie ,j'ai rien vu de tout ça… rassembler tous les petits actes extrémiste qui ont eu lieu pendant deux ans et vous les mettez dans une seule vidéo, et là vous transformez même la suisse en Afghanistan » ou encore sur un ton plus ironique : « merci à la France pour ton soutien à la Tunisie »…

Libération.fr, dans son article du 20 janvier, reprend à son tour les réactions de Tunisiens et Tunisiennes indignés : « Beaucoup, comme Moez, s’indignent contre un reportage «biaisé», qui «sent l’odeur nauséabonde de la mauvaise foi. On a tenté de présenter la Tunisie comme un Afghanistan-bis (…). On a essayé de salir la réputation du pays». «La Tunisie n’est pas du tout le reflet de cette émission qui exagère (…). Nous continuons à avoir une vie paisible, nous sortons, nous allons au restaurant et nous prenons nos petits déj' sur les terrasses de cafés», souligne Nesrine.

Les mécanismes de manipulation du reportage révélés

Les origines marocaines de Karim BAILA, le journaliste d’investigation qui a effectué le reportage pour Envoyé Spécial, n’ont pas manqué de rajouter de l’eau au moulin des détracteurs. Reconnu pour être le fils d’un Tour Opérateur marocain, sa subjectivité en est devenue encore plus suspicieuse. On n’hésite pas à parler de coup monté, de complot, de haine vis-à-vis de la Tunisie, et surtout d’amateurisme pour un magazine d’investigation tel qu’Envoyé Spécial.

Melek Lakdar, dans son article sur Le Temps, décortique les faiblesses du reportage. Exemple :

- « D’un autre côté, les paroles de ces touristes français, durant le reportage, ont choqué plus d’un ici parmi nous, Tunisiens comme étrangers. Quand la dame a parlé des terrasses de café vidées des femmes, de ces mosquées qui ne leur ouvrent plus leurs portes pour la visite, l’on se demande si on parle bel et bien de la Tunisie. D’abord, parce que les femmes tunisiennes, jeunes et moins jeunes sont émancipées et comptent le demeurer. Voilées ou pas, elles fréquentent les lieux publics à leur guise, salles de cinéma, théâtre, boites de nuit, etc. Elles s’attablent non seulement aux cafés mixtes, mais y trouvent leur coin de lecture, y fument leur cigarette en papotant avec leurs conjoints, leurs amis ou leurs collègues. »

Il faut rappeler à la dame française qu’en effet, on ne peut rentrer dans une mosquée en tenue de plage et si elle est une fidèle de la Tunisie, comme elle le prétend, elle doit savoir que le port d’un foulard et d’une tenue correcte sont gentiment demandés avant d’y accéder. Est-ce que cette dame entre dans une église en tenue de plage ?

Pire, Anis Meghirbi, Directeur Marketing du Groupe Seabel Hotels, interviewé durant le reportage, s’offusque sur le Quotidien du Tourisme de la déformation de ses propos par Monsieur Baila : « Tout d’abord, vis-à-vis du groupe hôtelier que je représente et qui a, pour l’anecdote, reçu pendant les 3 jours de ce tournage l’équipe de CAPA (producteurs du reportage) en lui faisant découvrir les atouts de l’établissement (spa, restaurants, soirée lounge, etc.)… Je n’ai jamais dit que "les réservations avaient été divisées par 4 depuis 2010", j’ai signalé au journaliste que "la saison était très bonne, voire excellente jusqu’aux événements survenus à l’Ambassade Américaine et que la baisse de fréquentation ressentie en ce début du mois de novembre – moment du tournage de l’émission – était due essentiellement à cet événement, mais que nous restions des plus confiants pour la saison hivernale à venir aux vues des réservations à venir"... Des dires qui ont été volontairement tronqués afin de donner une image alarmiste de l’économie hôtelière en Tunisie, économie dont j’ai rappelé l’importance en mettant l’accent sur une réalité on ne peut plus basique : la baisse de l’activité touristique entraine fatalement l’activité de tout un pays puisque source première. Des dires qui ont bien évidemment été conservés mais réorientés au profit d’une ligne éditoriale souhaitant plus tirer vers le bas que vers le haut l’image de notre jeune pays. »

La liste serait trop longue pour passer en revue toutes les inexactitudes volontaires du reportage : l’étonnement feint du journaliste de ne pas trouver d’alcool dans l’un des plus vieux cafés à chicha de Tunis (qui n’en a jamais servi ), le fait de ne voir aucun client dans un restaurant alors que le shooting se fait à 10h30 du matin, etc.

Les acteurs du tourisme tunisien se déplacent à Paris pour réagir

Le 22 janvier dernier, une visite était organisée à Paris à l’initiative de plusieurs grands acteurs tunisiens du Tourisme dont la Fédération Tunisienne des Agences de Voyage et celle des Hôteliers. Une visite spontanée pour réagir au reportage destructeur d’Envoyé Spécial, mais aussi pour offrir une vision plus juste et plus réaliste de la Tunisie.

Amel Djait, dans son article du 23 janvier sur son site 1001 Tunisie, revient sur cette visite : « Une conférence de presse a été organisée le 24 janvier à Paris en présence de M. Adel Fekih, Ambassadeur de Tunisie à Paris. Cette conférence a enregistré la présence de 53 journalistes de la presse professionnelle touristique, de la presse généraliste et de certaines radios. M. Belajouza a expliqué au cours de cette rencontre que la délégation était venue pour plaider la cause du tourisme tunisien vu que le marché français sur la Tunisie n’avait pas connu le niveau de reprise souhaité en comparaison avec d’autres marchés touristiques. Il a ainsi exprimé le vœu de voir « ranimée la flamme qu’il y a entre le peuple tunisien et le peuple français » et rappelé que la destination Tunisie constituait une part importante dans le chiffre d’affaires des tour-opérateurs français. Interrogé sur la teneur du reportage de l’émission « Envoyé Spécial », M. Belajouza, tout en soulignant qu’il ne remettait pas en cause la liberté de presse que les Tunisiens eux-mêmes ont longtemps revendiquée, a estimé que ce reportage « manquait d’objectivité ».

Il faut bien avouer qu’hormis les répercussions du reportage de France 2 sur les réservations, les chiffres en provenance du marché français restent alarmants, précise Amel Djait en reprenant les paroles de René-Marc Chikly, Président de l’Association Française des Tour-Opérateurs, « qui avait confirmé que le niveau des réservations touristiques du marché français de manière générale était particulièrement bas. A titre d’exemple, le mois de décembre 2012 au cours duquel le trafic des tour-opérateurs français a été marqué par une baisse de 12,1% toutes destinations confondues ; la Tunisie à elle seule ayant baissé de 22,7% en nombre de packages vendus. »

Un reportage dont la Tunisie se serait bien passé

Comme le répétaient différents journalistes tunisiens, il n’est pas non plus question d’affirmer que la Tunisie ne connait pas une présence salafiste : les mausolées brûlés, les prises de position radicales de certains imams salafistes, la tentative de mettre le feu à l’ambassade des Etats-Unis à Tunis en sont une preuve constante… Toutefois, dans tous les pays démocratiques, les courants extrémistes existent et se doivent d’être gérés par les gouvernements en place. En Tunisie, ils restent des faits tuniso-tunisiens, souvent mal ressentis par les Tunisiens eux-mêmes qui ont toujours montré au cours de leur histoire tolérance et ouverture vers les autres religions.

Selon de très nombreux Tunisiens et Français résidents en Tunisie, Envoyé Spécial et Karim Baila se sont plu, et on ne sait pourquoi, à propager une image fausse, exagérée et affligeante de la Tunisie, en victimisant un peuple tout entier qui tente de se reconstruire après sa révolution.

Comme le souligne le site Afrik.com qui qualifie les journalistes d'Envoyé Spécial de "dangereux"... " D’entrée de jeu, le problème de neutralité se pose. Sur 36 minutes de reportage, seules 46 secondes de paroles sont accordées à un salafiste. Le discours est mitigé. Bien que l’homme interrogé confie son souhait de voir un retour à la « pudeur féminine », celui-ci ne semble pas très agressif et s’exprime de manière posée. Rien de bien menaçant. Il finit l’interview en précisant sa préférence pour les touristes saoudiens ou indonésiens, très généreux dans leurs dépenses contrairement aux touristes français de Tunisie qui ne dépensent pas excessivement. N’ayant pas obtenu de déclarations « chocs », le journaliste glisse un commentaire off avec une intonation inquiétante, ça fait plus réaliste : « Nassim me confiera qu’il rêve d’un tourisme islamique ». Ce terme ne veut pas dire grand chose, si ce n’est la désignation d’une forme de tourisme sectaire qui vise à attirer les riches musulmans."

Une jeune démocratie qui n’a nullement besoin des reportages tronqués d’une équipe de télévision assoiffée de sensationnel pour récupérer une audience souvent défaillante…

À propos de l'auteur

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ERICH ALAUZEN

Bonjour... Je m'appelle Erich ALAUZEN, j'habite à Tunis en Tunisie.
Je manage un cabinet de relations presse/publiques et j'adore l'écriture.
Je suis aussi auteur.
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