"Enfances Tunisiennes", le livre mosaïque de la Tunisie plurielle

Aux Editions Elyzad à Tunis, "Enfances Tunisiennes" raconte les fragments d'enfances de vingt auteurs tunisiens de langue française.
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« Peut-être suis-je sorti de mon enfance, mais mon enfance ne m’a pas quitté»

Cette phrase, signée Aymen Hacen, pourrait résumer les récits des vingt auteurs, qui ont contribué à Enfances Tunisiennes , un recueil de témoignages paru aux Editions Elyzad (appartenant à l’excellente Elisabeth Daldoul, toujours sûre de ses choix d’auteurs) et dont les textes ont été recueillis par Sophie Bessis et Leila Sebbar.

Une mosaïque de fragments d'enfances

Dans Enfances Tunisiennes , vingt auteurs de langue française et de langue arabe livrent un épisode, un fragment ou une atmosphère de leur enfance, des années 40 jusqu’aux années 90… En d’autres mots, ces auteurs, à travers leurs yeux d’enfants, reconstituent pour nous différents visages d’une Tunisie plurielle, peuplée d’adultes souvent imposants, d’odeurs disparues et d’anecdotes amusantes ou cruelles, mais toujours touchantes à des moments-clés de notre histoire tunisienne.

Parce qu’on est toujours du pays de son enfance, (Jean-Pierre Santini), la Tunisie est viscéralement vécue par tous ces auteurs qui repartent visiter leur enfance, en s’attachant souvent à un évènement qui les a profondément marqués ou à des ambiances qui les ont façonnés. Atmosphères tellement bien dessinés lorsque le lecteur voit, sent et s’approprie ces bouts d’enfance partagée "lorsque les soirées qui se prolongeaient semblaient allonger la vie…" (Hélé Béji) et "quand on dormait tour à tour les uns chez les autres, chaque maison étant celle de tous" (Hélé Béji).

Le kaléidoscope d'une Tunisie plurielle

Pourtant, si l’enfance est unique, les mondes auxquels nos vingt auteurs appartiennent sont bien différents. C’est ce kaléidoscope qui fait la richesse de ce recueil ! Avant l’indépendance, du temps de la colonisation, ces enfances sont souvent tiraillées entre la vie familiale, soumise à l’autorité d’un père, d’un grand-père ou d’une grand-mère à laquelle il est impossible de faire front, et la vie scolaire dont les personnages réels (instituteurs et institutrices) ou historiques (Charlemagne ou le roi Dagobert) sont bien éloignés de la vie tunisienne. Une enfance qui, écartelée entre deux mondes, cherche ses mots… (Ali Bécheur). Deux mondes qui n’avaient ni le même langage, ni le même sens des valeurs.

Des mondes craquèlent alors, disparaissent, se transforment, ou fusionnent plus ou moins heureusement, comme "la banlieue nord où les richesses nouvelles et anciennes se côtoient avec méfiance" (Sophie Bessis), devant des enfants qui ne réalisent rien, mais qui inconsciemment ressentent ces mutations, en souffrent ou s’en servent pour acquérir de la force.

Des enfances qui peuvent se terminer prématurément à la lecture d’auteurs étrangers, comme lorsque Walid Soliman découvre Dostoïevski dans la bibliothèque de son père ou quand Hélé Béji se fait frapper par ses petits camarades français "qui continuent la guerre perduede leurs parents", le jour de l’indépendance de la Tunisie, ou bien aux premiers émois amoureux lorsqu’Abdelaziz Kacem emprisonne trop longtemps la main d’une petite blondinette…

Enfances Tunisiennes , une mosaïque de styles d’écritures et d’approches de l’enfance, où la petite madeleine de Proust, remplacée par la brioche au chocolat, garde toujours le rôle d’un déjà vu, d’un déjà senti ou d’un déjà ressenti qui ne s’oublie jamais et qui peut s’habiller de colère, de regrets ou d’un bonheur parfaitement indéfinissable…

Jean de la Varende disait que "l’enfance est un voyage oublié"… Pas tellement sûr lorsqu’on referme Enfances Tunisiennes ! Amel Moussa le confirme lorsqu’elle dit que "l’enfance est ma jarre qui jamais ne tarit, mon trésor de guerre où le poème vient se ressourcer afin de ne souffrir ni manque, ni entrave ". (Amel Moussa).

Plus qu’un paysage de l’enfance, ce livre fait le portrait d’un pays tout entier, pétri de ses cultures et de ses révolutions.

Enfances Tunisiennes, édité par Elyzad, DT 17,500. (Les vingt auteurs : Rabâ Abdelkefi, Ali Bécheur, Hélé Béji, Emna Belhaj Yahia, Tahar Bekri, Sophie Bessis, Abdeljabbar El Euch, Azza Filali, Aymen Hacen, Hubert Haddad, Abdelaziz Kacem, Mounira Khemir, Nacer Khemir, Ida Kummer, Amel Moussa, Amina Saïd, Jean-Pierre Santini, Guy Sitbon, Walid Soliman, Lucette Valensi).

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