Le site classé de Carthage spolié par le clan Ben Ali/Trabelsi

Comment les Ben Ali-Trabelsi s'enrichissaient sur le dos du site de Carthage, inscrit au patrimoine mondial par l'Unesco ?
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Carthago delenda est . « Il faut détruire Carthage », martelait Caton l’Ancien à l’encontre de ses ennemis carthaginois avant chaque début de discours. Bis repetitas… avec les clans Ben Ali et Trabelsi, deux mille années plus tard.

L’exemple des Résidences de Carthage

En avril 2008, un slogan publicitaire « Acheter au cœur du site historique de Carthage », bien mis en valeur sur une page du magazine de la compagnie aérienne Tunisair, attirait l’attention de beaucoup de passagers : comment une SCI pouvait construire dans un site classé au patrimoine mondial de l’Humanité par l’Unesco ? Une magnifique photo de montage vantait les charmes d’un nouveau complexe immobilier, Les Résidences de Carthage .

Pour le clan Ben Ali et ses alliés Trabelsi, ce genre de problèmes ne se posait jamais. Comme ils avaient procédé pour d’autres sites sur lesquels ils avaient des vues, ils déclassèrent à leur bon gré la zone où ils désiraient construire et le revendirent à prix d’or. Un geste, sans doute, très banal et tellement facile pour eux.

Sur ordre de Leila Ben Ali, les terrains furent déclassés en 2006 et en 2007 par le ministre de la Culture de l’époque, Mohamed El Aziz-Ben Achour, décoré peu de temps après de l’Ordre des Arts et des Lettres par Serge Degallaix, alors ambassadeur de France en Tunisie. ( Source Tunisie Focus ).

Les terrains des Résidences de Carthage appartenaient originellement à un homme d’affaires tunisien, Abdellatif Mokhtar, via sa société Carthage Hannibal d’animation et de loisirs. Il n’eut pas de chance, car dès 2005, deux membres du clan Trabelsi se disputaient son terrain : Sakher El Materi, gendre du Président, et Imed Trabelsi, neveu de Leila Ben Ali.

Entre le marteau et l’enclume, l’homme d’affaires se résolut à vendre au frère de Leila, représenté par son homme d’affaires, Abdelhakim H’Mila. Ce dernier lui acheta son terrain pour la somme ridicule de 21 DT le m², soit 11 €. H’Mila revendit le terrain au Groupe Ben Kemla au prix de 600 DT le m² (310 €). Les terrains furent ensuite proposés aux clients finaux pour la somme d’environ 1200 DT le m² (620 €). Le prix du mètre construit dépasse les 2500 DT le m² (1290 €). (Interview d'Abdellatif Mokhtar, La Presse de Tunisie, 20 février).

Le Groupe Ben Kemla gère toutes les opérations, dès la commercialisation des terrains, en passant par la construction des Résidences de Carthage, jusqu’à la vente des 100 appartements.

Une zone pourtant riche en vestiges du passé

Dans cette partie de Carthage, proche des célèbres citernes de la Malga , presque chaque centimètre du sol, si on creuse un peu, livre généreusement ses vestiges du passé.

Il est d’usage de procéder à de minutieuses fouilles archéologiques avant de commencer un quelconque chantier.

A ce propos, deux voix contraires se font entendre : Kamel Ben Kemla affirme que les sondages de l’Institut national du patrimoine avaient bien été faits, mais n’avaient rien donné. Propos contredits par Fethi Bejaoui, conservateur du site de Carthage qui se rappelle que des conflits avaient immédiatement opposé leurs chercheurs et les responsables du chantier : une tombe avait bien été découverte et il avait fallu à l’Institut national du patrimoine beaucoup de volonté et de patience pour sortir les objets funéraires, les blocs de pierre et la céramique…

A l’orée du site des Résidences de Carthage, près du cimetière américain , les vestiges d’une basilique, la Basilica Majorum (Ve-VIIIe siècle) attestent bien du fait que toute la zone regorge, en son sous-sol, de nombreux témoignages du passé,qu'ils soient puniques, romains ou byzantins.

La réaction du gouvernement transitoire

Malgré les nombreux articles parus dans la presse tunisienne qui dénoncent ces constructions sauvages et une pétition pour défendre les sites culturels de Carthage et de Sidi Bou Saïd, les travaux du chantier n’ont pas cessé pour autant. De luxueuses villas sont également en cours de construction tout près des Résidences de Carthage, notamment celle de Samira Trabelsi Mahrezi, actuellement en état d’arrestation.

Pour stopper tous ces abus, le gouvernement transitoire a décidé de promulguer d’ici peu, un décret-loi annulant tous les décrets de déclassement, ce depuis 1989. L’Etat procédera ensuite à la confiscation des parcelles, appartenant à des personnes qui les ont volées ou obtenues à des prix très bas. Dans d’autres sites, il convient de préciser que des terrains avaient été rachetés par les proches de Ben Ali au prix symbolique de 1 DT le m² (55 centimes d'euro).

Quant à Abdellatif Mokhtar, il a porté l’affaire devant des tribunaux de justice tunisiens pour spoliation de biens sous la pression.

( Source : La Presse de Tunisie , Olfa Belhassine)

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