Tunis : Beji Caïd Essebsi regroupe une partie de l'opposition

Nidaa Tounès regroupe une partie de l'opposition tunisienne sous l'étendard de Beji Caid Essebsi, l'ex-premier ministre tunisien.

Beji Caïd Essebsi (BCE), ex-chef du premier gouvernement de l’après Ben Ali, annonçait le 16 juin dernier la formation d’un nouveau parti politique, Nidaa Tounès, (L’Appel de la Tunisie, en français) lors d’un grand rassemblement qui se tenait au Palais des Congrès de Tunis.

L’homme politique octogénaire, décidément en pleine forme, concrétisait ainsi son retour sur la scène politique après les élections qui mettaient au pouvoir le parti Ennahdha en octobre dernier.

Retour sur le rassemblement du 16 juin 2012, date du lancement de Nidaa Tounès

Même si quelques dizaines d’islamistes, aux abords du Palais des Congrès, avaient traité de « vestige du RCD » l’ex premier ministre, les personnes présentes (chiffres officiels entre 2000 et 3000) en cette journée du 16 juin au Palais des Congrès avaient écouté avec attention le discours riche en significations de BCE qui partageait la vedette avec Taieb Baccouche, l’autre homme de l’initiative de Nidaa Tounès, sous le chant de l’hymne national tunisien entonné par l’assemblée.

Dans une ambiance conviviale, pleine de bonne humeur et sous haute sécurité, c’était un Beji Caïd Essebsi en grande forme qui avait exprimé ses idées en face de ses sympathisants ; il n’avait pas hésité à flirter avec l’ironie à l’encontre du gouvernement en place et notamment de quelques ministres dont Rafik Abdessalem auquel il avait rendu la monnaie de sa pièce en remettant en lumière les lacunes en géographie du ministre des Affaires Etrangères qui avait déclaré, quelque temps auparavant devant les média, qu’Istanbul était la capitale de la Turquie !

L’objectif du parti était clair pour BCE et Taieb Baccouche : mettre fin au déséquilibre politique que vit la Tunisie depuis la Révolution du Jasmin et garantir une alternance pacifique. Taieb Baccouche, déjà en juillet, stipulait que « Nidaa Tounes cherche à pouvoir aller au-delà de cette période transitionnelle mais aussi à éviter que ce grand nombre de partis tunisiens se répercutent sur le résultat des prochaines élections, sinon, ce sera le retour inévitable au régime du parti unique, avec la dictature et la tyrannie ».

Positionnant son parti comme destourien (Le Destour avait été créé en 1920 en Tunisie pour libérer la Tunisie du joug du protectorat français), BCE avait évoqué « la gloire de la Tunisie fière de ses acquis réalisés durant les cinquante années passées » sur lesquels il ne fallait jamais revenir et abordé les sujets d’actualité qui fâchent les Tunisiens, à savoir la sécurité de plus en plus fragilisée, l’état du tourisme soumis au caprice des violences répétées des salafistes et la protection des artistes sur laquelle il avait confirmé qu’ « il n’y a pas de vie sans créativité ».

L’ex-premier ministre lançait également un avertissement aux salafistes en déclarant que «le peuple tunisien est un peuple musulman et nul n'a le droit de lui imposer sa tutelle».

Taieb Baccouche, quant à lui, prévenait les ex-RCDistes impliqués dans des affaires de corruption que Nidaa Tounès ne leur servirait jamais de refuge : « Ceux qui pensent joindre Nidaa Tounès avec l’arrière-pensée de se faufiler entre les griffes de la loi se trompent ».

BCE, une personnalité controversée par le parti Ennahdha

Proche du leader tunisien Habib Bourguiba, BCE représente aux yeux de ses détracteurs l’un des restes du parti du président déchu, Ben Ali, dont il semble, pour eux, incarner la continuité en qualité d’ex membre du RCD.

Dès la création de Nidaa Tounès, le ministre des Affaires Etrangères en place, Rafik Abdessalem (gendre de Rached Ghannouchi, chef du parti Ennahdha) avait déclaré, en parlant de BCE, que « sa vie politique et non biologique, est terminée. Et je m’adresse à M. Caïd Essebsi et ses compagnons qu’il y a eu révolution et rupture totale avec le passé ». Il avait également martelé en face des média que « Beji Caïd Essebsi veut faire revenir le temps en arrière, sauf que l’ère de Bourguiba et celle de Ben Ali sont terminées : c’est une révolution et non un retour au passé».

Première déclaration de guerre d’Ennahdha à Nidaa Tounès : le 9 août, le bureau régional d’Ennahdha de Sidi Bouzid (propos repris ensuite sur le site internet d’Ennahdha) accusait officiellement Nidaa Tounès d’être à l’origine des débordements qui avaient eu lieu dans leur ville. Ridha Balhaj, porte-parole de Nidaa Tounès, déplorait sur Mosaïque FM (chaîne de radio privée tunisienne) ces accusations déclarant que "les anciennes pratiques qui accusent des ennemis imaginaires de la détérioration de la situation" semblaient toujours être en vigueur dans ce gouvernement. Il imputait la responsabilité de ces incidents de Sidi Bouzid au gouvernement actuel « qui n’a jamais ouvert un dialogue sur les problèmes du développement régional et du chômage dans ces régions marginalisées ».

Nidaa Tounès, un parti ouvert à tous les autres partis sous conditions

Les propos de BCE ont le mérite d’être clairs et sans ambigüité aucune. Son objectif est de faire de Nidaa Tounès un mouvement fédérateur des forces libérales et centristes, symbole de l’union entre tout le monde, sans exclusion, ni marginalisation, au service du pays.

Il appliquait pourtant sept conditions bien précises pour tout parti désirant se joindre à son mouvement :

1-« Croire en l’Etat tunisien »

2- « Se maintenir au premier article de la Constitution de 1959, sans rajout ni soustraction »

3- « Réserver le drapeau tunisien sans brandir aucun autre qu’il soit noir ou multicolore »

4- « Préserver les acquis de la Tunisie des cinquante années précédentes et surtout le code du statut personnel »

5- « Se conformer à la démocratie, la vraie gouvernance, et ce selon les critères internationaux»

6- «Réaliser la justice sociale et le droit aux régions à une répartition équitable des richesses »

7- « Refuser la violence et opter pour le dialogue »

BCE, en ayant insisté sur la qualité d’ouverture de son parti, avait également exprimé son refus d’exclure les destouriens et les hommes d’affaires (au nombre de 2000) privés de leurs passeports et pourtant sources de nouveaux projets d’investissements en Tunisie.

Nidaa Tounès, deux mois et demi après son lancement

En cette fin d’août après que Nidaa Tounès ait lancé son site internet et incité leurs sympathisants à acheter leur carte de membre du parti (DT 10 et DT 5 pour les étudiants, soit Euros 5 et 2,50), son porte-parole, Ridha Balhaj, avait annoncé le 12 août dernier que son parti était maintenant représenté à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) par deux députés, Brahim Kassas et Mouldi Zidi, démissionnaires de leur mouvement « La Pétition Populaire » qui compte 19 membres à l’ANC.

Le 22 août, par communiqué, le CPR (Congrès pour la République, parti du Président Intérimaire Moncef Marzouki) avait averti que Nidaa Tounès ne serait pas invité à son Congrès de Tunis les 25 et 26 août. En ce premier jour de leur congrès, deux autres députés de l’ANC, Abdelaziz Kotti et Dhamir Al-Manai, démissionnaires du CPR, rejoignaient officiellement le parti Nidaa Tounès, selon le site tunisien Tunisie Numérique, propos confirmés par les intéressés.

Enfin, Mohsen Marzouk, l’un des dirigeants du mouvement Nidaa Tounès, confirmait à l’Agence TAP ( Tunis Afrique Presse ) l’existence de pourparlers avec différents mouvements islamistes modérés qui cherchaient à rejoindre son parti. Il expliquait qu’aucun inconvénient ne se présentait à cet enrichissement de Nidaa Tounès, prônant que « c'est un parti politique qui n'est pas fondé sur des bases idéologiques et qu'il est ouvert à toutes les compétences nationales ».

Le parti a également avancé, via Facebook, le chiffre d’un million de sympathisants et de futurs militants qu’il compte rassembler dans les prochaines semaines. Selon plusieurs membres de Nidaa Tounès, leur parti serait en train de prendre ses repères en régions en créant dans chaque ville des bureaux constitués de représentants issus des régions connaissant parfaitement leurs problèmes et susceptibles d'identifier au mieux les solutions qui s’imposeraient à court terme.

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