Tunis : Hamadi Jebali, calife ou islamiste modéré ?

Hamadi Jebali est le nouveau premier ministre tunisien. Sera-t-il le calife tout puissant ou un premier ministre épris de modération ?
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Hamadi Jebali, n°2 du parti Ennadha et nouveau premier ministre tunisien, entouré de son gouvernement a prêté serment devant le Président Moncef Marzouki le samedi 24 décembre. Il rappelait que son gouvernement ne serait en place que pour une année et s’engageait à « garantir les intérêts nationaux, de l'Etat des lois et des institutions».

Attendue depuis plus d’un mois, la liste des nouveaux ministres du gouvernement de Hamadi Jebali a démontré la toute puissance du parti Ennadha avec les ministères-clés du gouvernement, à savoir l’Intérieur, Affaires Etrangères et Justice octroyés à ses membres. La Défense avait été redonnée à Abdelkarim Zbidi seul ministre appartenant à l’ancien gouvernement de Beji Caid Essebsi resté en place.

Les portefeuilles de la Santé, du Transport, de l’Enseignement Supérieur, de l’Environnement (donné à une femme, Memia El Bammi), de l’Agriculture, de l’Investissement et de la Coopération Internationale ainsi que celui des Affaires Religieuses sont également tombés dans les escarcelles de nadhaouis.

Un nouveau ministère a été créé par Hamadi Jebali, celui des Droits de l’Homme confié à Samir Dilou, également porte-parole du parti Ennadha.

Le reste des ministères a été partagé entre les représentants des partis Ettakatol/FDTL (le parti de Mustapha Ben Jafaar, Président de l’Assemblée Constituante) et du CPR (le parti du Président Marzouki) sans oublier quelques indépendants.

Hamadi Jebali, nouveau calife de Tunisie ?

En tous les cas, ce sera l’homme à qui on a donné le maximum de pouvoir en Tunisie : il pourra en effet dès maintenant nommer ou révoquer des ministres, créer ou dissoudre leurs ministères, édicter des décrets et surtout, nommer les juges de la Cour Suprême. Peut-être la raison pour laquelle, au comble de l’enthousiasme, il annonçait maladroitement « l’avènement du sixième califat ».

Propos rattrapés tout aussi maladroitement par le porte-parole d’Ennadha, Samir Dilou, qui précisait que cette référence « n’était pas un discours mais un serment destiné à rappeler les valeurs de modestie et d’humilité qui étaient celles du califat d’Omar Ibn Abdelaziz… » …

Parallèle peu engageant pour ceux qui connaissent l’histoire d’Omar Ibn Abdelaziz qui fit fermer les débits de boissons et les hammams de Damas, jugée trop joyeuse et trop brillante par le Calife qui ne rêvait que d’appliquer la Chariaâ dans cette cité surnommée la Perle de l’Orient.

Hamadi Jebali modère et tempère son étiquette d’islamiste

Hamadi Jebali aime pourtant se présenter comme un islamiste modéré et déclare, le 1er décembre 2011, devant 650 agents de voyages et 25 journalistes français au Congrès AS Voyages au Royal Thalassa Monastir que son parti « n’est pas religieux, mais politique ». Il multiplie également les gestes d’apaisement et de réassurance auprès des juifs tunisiens, des étrangers résidant en Tunisie, des hommes d’affaires tunisiens par des visites à l’UTICA (Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat), à l’IACE (Institut Arabe des Chefs d’Entreprise) et à l’UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens).

Le 22 décembre, devant l’Assemblée Constituante, il déclarait également en réaction contre les Imams qui transformaient leurs mosquées en champ politique : « Nous allons œuvrer à organiser le financement des partis politiques à travers un organe indépendant, à garantir l’impartialité des mosquées en les mettant à l’abri de toute propagande politique".

Hamadi Jebali annonçait également que les familles défavorisées seraient mieux prises en charge et préconisait leur soutien, grâce au soutien de l’Etat, mais aussi à travers les fonds de Zakat (l’aumône devant être consentie par chaque musulman pour les pauvres) et les associations caritatives. Modernité, progrès, traditions religieuses …

Que veut faire exactement Hamadi Jebali ? Sera-t-il sous l’emprise de Rached Ghannouchi, devenu son guide de l’ombre ? Parviendra-t-il à entretenir de bonnes relations avec le Président de la République ? Autant de questions qui ne pourront recevoir de réponses qu’avec le temps, maintenant que le gouvernement va enfin commencer à se mettre au travail dès ce lundi 26 décembre.

Chariaâ ou pas Chariaâ ?

Sur les questions religieuses, dans une interview donnée au magazine tunisien Réalités le 17 février dernier, juste après la révolution, Hamadi Jebali déclarait que son mouvement ne prônait pas un retour à la Chariaâ, mais rajoutait : « Soyons clairs, Ennadha n’autorisera pas l’illicite clairement édicté par Dieu et n’interdira pas le licite permis par Dieu lui-même, sinon nous ne serions plus un mouvement islamiste… Nous n’amenderons pas un texte divin dont le sens est clairement signifié…. Nous croyons que l’origine de la Chariaâ est divine et nous ne pouvons pas penser que Dieu prescrive l’iniquité pour les humains ».

Main tendue aux Européens par Hamadi Jebali, propos durs du Président Marzouki à l’encontre des Français qu’il juge « prisonniers d’une doxa au sujet de l’Islam » et « ceux qui comprennent le moins le monde arabe », il faudra donner du temps au temps pour comprendre ce que l’équipe en place à la tête de la Tunisie veut réellement faire…

Sans doute, faut-il leur donner toutes leurs chances, sans privilégier la peur du lendemain ou l’espoir d’utopies inaccessibles. L'opposition reste vigilante.

Pour l’instant, la Tunisie reste la Tunisie et ne donne aucun signe visible proche de virer vers un régime totalitaire religieux.

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