user_images/67466_fr_01_couleur.jpg

ESTELLE MARIOTTE

Publié dans : Les articles Sciences & Technologies de Estelle Mariotte

Cédric Villani : «Un scientifique a le droit de savoir écrire !»

Professeur des universités et lauréat Fields, Cédric Villani est à 39 ans un mathématicien accompli. Cet automne, il se présente comme écrivain.

L’univers mathématique connaît depuis longtemps Cédric Villani, dont le curriculum aligne hautes études, distinctions précoces et publications prestigieuses. Le grand public l’a découvert en 2010, lorsqu’il a reçu l’une des quatre médailles Fields alors décernées. La même année, Olivier Nora (PDG des éditions Grasset) lui commande un témoignage sur son activité de chercheur. C’est un défi rédactionnel pour ce professeur de l’Université de Lyon et directeur de l’Institut Henri Poincaré. Théorème vivant, sorti fin août 2012, en constitue le résultat. Le livre relate sa démonstration, avec son coéquipier Clément Mouhot, de l’équilibration des plasmas en entropie constante. Structuré autour de réflexions, de courriels et de pages mathématiques, il prend l’aspect d’un récit à suspense pour diffuser au mieux un contenu de forte altitude. Il comporte également des illustrations de mathématiciens réalisées par le polytechnicien et médailleur Claude Gondard. Cet ouvrage exigeant révèle-t-il un écrivain ? Cédric Villani répond à nos questions pour Suite101.fr.

- Théorème vivant, paru dans la collection de littérature française, devait initialement rejoindre une autre collection chez Grasset. Laquelle ?

Sans que je sache précisément ce qu'Olivier Nora avait en tête, j'imagine qu'il le prévoyait dans une collection accueillant des essais ou témoignages, ou des ouvrages de vulgarisation. Mais la forme inattendue les a poussés à choisir leur collection historique la plus littéraire.

- Dès 19 ans, vous avez été payé à l’ENS, mais votre «soif de livres» dépassait votre traitement. Quel budget un mathématicien consacre-t-il donc au savoir imprimé ?

J'ai été élève à l'ENS Ulm (Paris) dans les années 1992-1996. C'était un autre monde ! Les livres étaient encore en papier, il n'y avait même pas l'alternative électronique. J'étais payé à l'ENS quelque chose comme un équivalent 1000 euros, qui souvent était en majeure partie englouti par des achats de musique et des sorties (cinéma, concerts, etc.). En cela, je n'étais pas différent de la majorité des étudiants… Ajoutez à cela qu'un livre scientifique coûte cher : cela peut être 60, 80, 100 euros.

- Talentueux vulgarisateur, vous vous montrez complice des médias qui déforment votre image. Ne risquez-vous pas un effet Bogdanov à long terme ?

Traduttore, traditore, comme on sait ; impossible de passer par les médias sans se faire déformer. Mais je ne sais pas exactement ce que vous entendez par "effet Bogdanov" (sourire) : d'abord les frères Bogdanov ont l'air de plutôt bien vivre leur médiatisation, ensuite je pense que nous sommes bien différents sur tous les plans : la formation, les sujets de prédilection, les expériences scientifiques… Mes ouvrages, mes chroniques, mes interventions sont dans un style très différent du leur.

- Peu de sommeil, des recherches assidues (dimanches et fêtes compris) : créer un théorème exige d’y travailler sans relâche. Une conception lucide du génie ?

Je ne qualifierais pas cela de "conception lucide" : c'est tout simplement un fait ! La création de quelque chose d'ambitieux requiert, le plus souvent, beaucoup de travail. Mais le travail n'est rien sans l'étincelle.

- Suspense, coups de théâtre, anticipations : votre récit paraît avoir bénéficié des services d’un rewriter (écrivain professionnel). Est-ce le cas ?

Vous me flattez ! Non, je n'ai bénéficié d'aucun "rewriter", de toute façon je ne l'aurais pas accepté – je suis bien trop fier (sourire). Grasset avait envisagé, à notre première rencontre, de m'apparier avec un écrivain professionnel mais là aussi, je les ai surpris par la qualité de la langue. Un scientifique a bien le droit de savoir écrire ! Pour écrire l'ouvrage, j'ai commencé par longuement réfléchir au plan (qui a ensuite changé en cours de route, mais qui a été l'objet d'une attention toujours renouvelée). Une fois que tout a été écrit, je l'ai fait relire par ma femme Claire et mon collaborateur Clément : ils m'ont suggéré de réécrire certains chapitres et de corriger quelques détails factuels. Puis j'ai envoyé à Grasset, et à partir de là, il n'y a eu quasiment aucun changement dans le texte, juste quelques broutilles dans certaines expressions.

- Les mathématiques peuvent être exactes, sans être vraies : cet aspect revient plusieurs fois. Humilité de grand chercheur ou conviction profonde ?

Voulez-vous dire qu'un énoncé mathématique peut être cohérent sans pour autant refléter nécessairement une réalité physique ? Si oui, c'est effectivement un aspect fondamental de la "liberté" de la représentation mathématique et de sa cohérence interne ; c'est la conséquence du postulat mathématique fondamental (utilité d'une représentation abstraite du monde) et c’est important pour sa puissance d'application.

- Vous êtes directeur de l’Institut Henri Poincaré, qui célèbre le mathématicien à diverses occasions en 2012. Votre événement coup de cœur, cet automne ?

Le 17 novembre ! Dans le mythique grand amphi de la Sorbonne, manifestation grand public autour de Poincaré, avec deux orateurs extraordinaires : Étienne Ghys et Tadashi Tokieda.

- Par définition, un «théorème vivant» connaît une évolution. Il est possible que d’autres chercheurs améliorent ultérieurement vos résultats. Y songez-vous parfois ?

Bien sûr ; en particulier, on peut imaginer qu'une démonstration plus simple voie le jour, que nos résultats soient étendus (ou pas) à des équilibres plus complexes que les nôtres (nous n'avons traité que des perturbations des équilibres que l'on appelle homogènes, c'est à dire dans lesquels la statistique des vitesses est la même en tout point), on peut imaginer que l'on trouve des façons d'aborder le même problème dans une situation loin de l’équilibre (notre théorème s'applique près de l'équilibre), etc. Être amélioré est le sort commun !

Liens utiles

À propos de l'auteur

user_images/67466_fr_01_couleur.jpg

ESTELLE MARIOTTE

En journalisme, mes sujets de prédilection sont l’environnement,
  • 52

    Articles
  • 8

    Séries
  • 0

    Abonnés
  • 0

    Abonnements

Poursuivez la discussion!