Jacques Flament: comment on devient éditeur

Les éditions Jacques Flament sont l'œuvre d'un concepteur aimant les mots, l'artisanat du livre et les nouveaux talents. Interview d'un homme-orchestre.
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Ancien éditeur de presse et auteur rompu à l’écriture de commande, Jacques Flament se consacre désormais aux éditions qui portent son nom. Sa maison a vu le jour en 2010. Fondées sur le modèle économique de la micro-édition, les éditions Jacques Flament publient sur papier les créations d’écrivains confirmés ou à découvrir. Un travail artisanal qui privilégie la relation aux mots et à leurs auteurs. Mais la diffusion de ces ouvrages «cousus main» passe surtout par le Web. Car on devient éditeur aujourd’hui en utilisant les nouvelles technologies, selon Jacques Flament. Il répond à nos questions pour Suite101.fr

- Comment sont nées les éditions Jacques Flament ?

D’une volonté longtemps enfouie de voir naître des objets fabriqués de A à Z qu’on appelle des «livres»; de devenir cet artisan aux tâches graphiques, intellectuelles, manuelles, espèce d’homme-orchestre qui transforme une rencontre avec un auteur en un objet rempli de mots, ces suites de signes qui donnent naissance aux rêves sur du papier. Rien à voir, bien évidemment, avec les grandes maisons d’édition dans lesquelles chacun a son domaine de compétence et de prédilection, et où les rapports à l’objet sont régis par des intérêts autres que le simple plaisir de la création.

- Vous avez été éditeur de presse. Ce métier vous a-t-il préparé à devenir éditeur de livres ?

J’ai créé, en effet, dans une autre vie (fin des années 1980), en Belgique, un magazine littéraire, un autre de cinéma et un mensuel de libre expression, pour ne parler que de ceux qui traitaient de culture. Cela donne une certaine formation sur le tas, à la fois par les rencontres occasionnées, les expériences avec les journalistes, les lectures d’innombrables ouvrages. Mais ce sont deux mondes totalement différents: la presse est un métier de travail en équipe, avec un système de distribution figée; la micro-édition, telle que je la pratique, est une entreprise artisanale, avec toutes ses contraintes, ses satisfactions et ses désillusions.

- Vous tenez à découvrir de nouveaux talents. Une grande qualité chez un éditeur. Comment la cultivez-vous ?

Par la curiosité. Et par une démarche originale, qui va à l’encontre de la démarche habituelle: au lieu de faire un appel à textes initial, j’ai fréquenté de façon anonyme des sites qui proposent des textes courts (et il en est d’excellents); j’ai contacté les auteurs qui m’avaient touché en leur proposant l’aventure et en essayant, par la suite, de gommer leurs défauts par mes remarques et des propositions précises de réécriture, si le besoin s’en faisait sentir, ce qui n’est pas toujours le cas, certains textes étant déjà au départ très aboutis. Cela dit, je reçois aussi à présent des manuscrits directement par la poste!

- Vous êtes également écrivain. Un atout supplémentaire dans votre activité d’éditeur ?

Je ne le suis plus (par manque de temps), même si je ne l’ai été que modestement, sous pseudonyme et pour des livres de commande. Je consacre à présent tout mon temps à ma maison d’édition, et Dieu sait si j’aimerais que les journées aient 48 heures. Le fait d’avoir connu personnellement le parcours du combattant aide évidemment pour se mettre au niveau de l’auteur qui veut défendre son texte. La plupart des éditeurs sont des écrivains dans l’âme, refoulés ou méconnus.

- Votre catalogue compte aujourd’hui 18 titres répartis dans 9 collections. Quelles nouveautés prévoyez-vous pour l’étoffer ?

Quelques nouveaux titres dans les collections «Chrysalides» et «Ambre», et la sortie du premier recueil collectif LEITMOTIVE, pour les deux mois à venir. À partir de septembre, de nouvelles collections: «Figures» qui proposera des bios de personnalités hors du commun; «Différence» pour des projets d’écritures hors norme; «Images et mots», regards croisés entre artiste et auteur; enfin, une autre collection de fiction pour les auteurs «maison» qui passeront de la nouvelle au roman.

- LEITMOTIVE , recueil collectif de nouvelles, paraît en juin et les textes non sélectionnés seront visibles en ligne. Un choix à contre-courant des traditions éditoriales ?

L’appel à textes pour le premier LEITMOTIVE a réuni 65 auteurs dont seulement 20 verront leur texte publié dans le recueil. Plutôt que de plonger dans l’oubli les textes «recalés» – sans doute injustement puisque soumis à un choix qui ne peut qu’être subjectif – autant les proposer à la lecture des internautes et leur donner ainsi une certaine reconnaissance dont chacun pourra juger. Un choix délibéré donc, de faire vivre des textes sans y toucher, de les présenter dans un simple espace d’exposition.

- Etre éditeur reste un pari financier. Comment conciliez-vous vos coups de cœur avec des ventes suffisantes ?

L’évolution des techniques d’impression (numérique) permet de prendre moins de risques actuellement qu’au temps pas si lointain de l’impression offset, où les tirages devaient être d’au minimum un millier d’exemplaires pour avoir un prix de revient correct. À présent, il est possible de sortir des ouvrages avec des tirages de 200 à 500 exemplaires sans risquer sa vie financièrement, et de retirer très rapidement en cas de tirage initial épuisé.

- Votre maison publie des ouvrages sur papier, mais les diffuse par Internet uniquement. Exit donc le libraire de quartier…

Ce n’est pas tout à fait exact. Il est vrai que nous misons sur Internet, c’est même notre «marque de fabrique», mais plus qu’un choix, c’est une obligation. Un éditeur dans la filière classique (qui vend via un diffuseur) voit sa marge réduite à 10%, ce qui dans cette période économique délicate me semble difficile à avaler. Mais nous proposons une formule aux libraires qui souhaitent acquérir nos ouvrages, moyennant une réduction de leur marge et une commande ferme de plusieurs ouvrages.

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