La critique, ou l'art de ne pas savoir - Conférence, BM de Lyon

Le 10 février dernier, la bibliothèque municipale de Lyon a accueilli l'échange entre Christine Kiehl & J.Marc Adolphe autour de la question de la critique.

Durant deux heures, Christine Kiehl, maître de conférence en théâtre anglophone au sein de l'Université Lumière Lyon 2 , s'est entretenue avec Jean-Marc Adolphe, critique de danse, de théâtre, et fondateur de la revue d'art contemporain "indisciplinée" Mouvement. Installé au coeur de l'Auditorium de la bibliothèque de la Part-Dieu, cet échange très enrichissant s'est construit autour de questions conduites par Christine Kiehl, dont les réponses de Jean-Marc Adolphe se sont révélées être le miroir d'un franc-parler aussi convivial qu'intéressant, le tout devant une assistance composée en grande partie d'étudiants et d'amoureux d'art.

Rencontre.

Christine Kiehl : Pour commencer, parlez-nous de ce qui vous a animé pour la création de cette revue.

Cette question m’invite à revenir sur mon parcours, sous-entendant la question du « comment est-on amené à devenir critique ? ». En ce qui me concerne, ce projet n’était pas du tout prémédité. J’ai passé mon enfance dans un milieu rural, grandissant dans un environnement sans télévision ni livres. J’épluchais chaque journal présent à la maison. Né en 1958, je suis incollable sur ce que l’on appelle aujourd’hui « les évènements de mai 68 » avec lesquels j’ai grandi. Le journal est une formidable fenêtre sur le monde. Finalement, j’ai su très tôt que je voulais devenir journaliste. J’ai donc suivi une brève formation à l’IUT de Tours, formellement inintéressante, au cours de laquelle on formait de futurs journalistes de presse quotidienne. Le journalisme culturel n’existait pas. Mon désir d’écrire, que je cultive depuis des années, s’est vu asphyxié par le métier de journaliste. Je n’étais pas du tout dans une optique productiviste : j’écrivais par moi-même, dans mon journal, sur des spectacles pour lesquels je payais ma place. Je me souviens d’ailleurs d’un trajet Montpellier-Paris fait en stop pour me rendre à un spectacle. Ce sont ces textes qui m’ont rendu le plaisir, et le désir d’écrire, sur la danse avant tout. C’est ainsi que je suis devenu critique, somme toute par hasard.

C.K : Dans vos propos l’on sent bien que la pratique littéraire est une invention constante. Ce qui m’amène à cette question : est-ce la créativité du critique qui donne de l’élan à l’envie de cette revue ?

N’allons pas trop vite en besogne. Il y a une grande part de subjectivité dans tout cela. Lorsque je sors d’un spectacle, je ne sais pas ce que j’en ai pensé. Bien au-delà du « j’ai aimé » ou « ça ne m’a pas plu », je n’ai simplement rien à dire. La pensée doit s’éprouver dans un travail d’écriture. Par ce biais, le critique possède un statut de médiateur.

Par ailleurs, le vocabulaire français possède des expressions singulières, à l’image de celle-ci : « Est-ce que ça vous a touché ? » Il est ici question d’une empathie kinesthésique. Les sens sont mis en alerte. Tout le travail consiste ici à trouver les mots pour exprimer ces derniers. Et lorsque je me livre à ce même travail, je ne sais pas à l’avance ce que je vais écrire. Je laisse les mots parler, le discours final sera celui que les mots vont révéler d’eux-mêmes. Il faut garder à l’esprit cette question : « Comment peut-on transposer à l’écrit une perception ? » Finalement, n’est-ce pas quelque part une trahison que de vouloir coucher le papier des sensations, une vision, une écoute ?

C.K : Votre revue, Mouvement , s’attache aux évènements qui interrogent les concepts qu’on utilise pour en parler. Nous sommes ici dans l’invention critique, puisque loin des concepts dits figés.

Je prendrai ici l’exemple de Marcelle Michel. Venant de la danse classique, elle réalise que son vocabulaire était finalement inopérant pour rendre compte des formes de danse nouvelles : la danse contemporaine, d’accord, mais dans quel concept ? Ainsi, elle a du se livrer à un travail important sur elle-même dans l’optique de chambouler son vocabulaire . Et croyez bien que cela m’a servi de leçon. Aussi, pour reprendre le titre de cette conférence, « La critique, c’est l’art de ne pas savoir », il convient de préciser qu’il ne s’agit en aucun cas de ne rien savoir. La subtilité des termes est ici en étroit lien avec la délicate profondeur des idées qu’ils transmettent.

C.K : Parlons maintenant des évènements transdisciplinaires que votre revue dite « indisciplinée » met en avant. Ici, esthétique et politique sont liés à l’attrait pour les évènements qui nous touchent, sans qu’on le sache réellement. Alors, comment faire le lien entre esthétique et politique ?

A sa création en 1993, Mouvement était une revue gratuite, distribuée en 8 pages noir et blanc. En 1997, elle arrive en kiosque. A ce moment-là, le constat était simple. D’un simple coup d’œil, on trouve une trentaine de magasines sur la chasse et la pêche, le double de titres sur les automobiles, et sur l’art, hors mis quelques revues sur la musique et la peinture, rien. En y réfléchissant, pourquoi y aurait-il nécessairement plus de personnes intéressées par la chasse et les grosses cylindrées que de passionnés d’art contemporain ? Ce n’est foncièrement pas normal, et cette revue est quelque part la manifestation de mon envie à en découdre avec le marché de la presse.

Quelque part, la critique est là pour violer la création artistique.

Autre exemple, le théâtre de Bordeaux-Aquitaine, qui propose un programme varié de théâtre et de danse. Dans ce dernier figure une rubrique intitulée « Les indisciplinés » regroupant la programmation inclassable, qu’ils ne savaient pas vraiment où placer. Ce concept s’est donc répandu, c’est aussi le jeu : on énonce des choses pour qu’elles soient critiquées. En réaction à cela, je décide de publier le numéro de Juillet 2009 en titre « Merde à l’indiscipline ». Honnêtement, si ce concept devait devenir un slogan marketing, ce n’était pas la peine. La critique est constamment en mouvements, il nous faut rester vigilant : un art n’a de cesse de tester et repousser les frontières de son domaine, afin de se rendre compte jusqu’où il peut aller plus loin.

C.K : Comment êtes-vous choisis (et choisissez-vous) les spectacles que vous souhaitez présenter ?

La réponse à cette question est empirique. Elle dépend entièrement du contexte dans lequel on travaille. Lorsque j’écris, je ne le fais aucunement en pensant à un public, en étant formater pour en toucher un en particulier. Certes, je n’écrivais pas de la même manière pour l’ Humanité (journal quotidien) que pour la revue La danse . Ce travail est une constante adaptation. On peut ainsi dévier sur la question de l’indépendance. Mais je pense que l’on n’est jamais complètement indépendant. Au sein de Mouvement , on est dépendant du nombre de revues vendues en kiosque. Nous sommes interdépendants. Ainsi, nous partons de nos désirs, tout en faisant au mieux pour qu’ils rencontrent le marché du kiosque et de la librairie.

C.K : Intéressons-nous à présent au cœur de votre revue. Dans le dernier numéro, nous est présenté le spectacle « A la lettre du corps », par la compagnie de l’Oiseau Mouche. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Lorsque nous construisons les sommaires, nous regardons avant tout l’actualité. A partir de là, Mouvement a la capacité de se dire média. Nous sommes l’actualité, tout en pouvant tout aussi bien faire dix pages sur un artiste qui n’a aucune actualité. Venons-en à votre question. Il y a trente ans, j’ai vu cette même pièce. On ne parle jamais de cette compagnie de l’Oiseau Mouche. C’est alors que j’ai eu une intuition : s’il on devait en parler dans Mouvement , c’était maintenant. Cette expérience est réellement réjouissante, puisque le papier, paru le 20 décembre, a amené de nombreux journalistes à vouloir faire le déplacement pour aller à leur tour voir la pièce et en parler. Ce qui fait ici de nous de réels passeurs culturels.

C.K : Que pouvez-vous nous dire sur l’éditorial de ce nouveau numéro, consacré à la question des valeurs ?

Les éditoriaux, je connais leurs titres à l’avance, même s’ils peuvent changer entre temps. Par exemple, pour le prochain numéro, la question de « tourner la page » sera abordée. Nous sommes en pleine période des élections présidentielles, et Mouvement passe d’une formule trimestrielle à bimestrielle. A plusieurs niveaux, c’est donc une page qui se tourne.

Au sujet de l’éditorial dont vous parlez, la question des valeurs, c’est une référence au AAA et aux agences de notation, élargies à tous les domaines. En effet, nous évoluons dans un monde qui évalue selon des critères « comptables ». On parle de constamment la valeur des individus : lorsque vous rencontrez quelqu’un et voulez faire connaissance avec cette personne, l’une des premières questions qui intervient n’est-elle pas : « Que faites-vous dans la vie ? » On tombe directement dans une classification par catégorie, comme si cette dernière nous aidait à rapidement cerner l’individu qui nous fait face. Voyez-vous, le libéralisme nous a dépossédé du sens des mots : comment peut-on être contre la mondialisation, lorsque l’on pense que toutes les cultures nous ont apporté des éléments indispensables à notre vie d’aujourd’hui ?

C.K : Puisque vous abordez subtilement les nouvelles technologies, je vous propose de conclure cette conférence en vous invitant à nous parler du site internet de la revue.

Le site de Mouvement a été créé en 2000. Venant de la culture du papier, je ne voulais pas seulement qu’il soit une vitrine de la revue. Au contraire, il permet une certaine réactivité, grâce à l’accès à un espace d’interaction invitant la réaction des internautes. Mis à jour tous les quinze jours, une quinzaine de nouveaux textes est à chaque fois disponible. Toujours dans cette optique de « passage », nous proposons différents liens vers des sites moins connus et visités que le nôtre.

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Mouvement , revue bimestrielle disponible en kiosque et en librairie.

Bibliothèque Municipale de Lyon, la Part-Dieu

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