"Moi, Michel G, Milliardaire" de Stéphane Kazandijan

Sur grands écrans depuis le 27 avril, Stéphane Kazandijan signe ici son troisième long métrage. Le business disséqué dans un faux documentaire. Efficace.
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Michel Ganiant (François-Xavier Demaison), homme d’affaire au nom évocateur et bien ancré dans son temps, tutoie la réussite à tous points de vue. Le business lui sourit, sa femme et ses deux jeunes enfants vivant dans une sublime villa aussi. Gourmand de succès et contractant amèrement le virus du « J’en veux toujours plus », le businessman se fait chef orchestre d’une pièce dont le point d’orgue serait synonyme de fortune . N’avançant qu’avec cet objectif en tête, Michel Ganiant accepte d’être suivi au quotidien par Joseph Klein (Laurent Lafitte). Ce journaliste engagé et ne mâchant pas ses mots s’attèle alors, en compagnie de son acolyte caméraman, à la réalisation d’un documentaire. Ce dernier, à première visée élogieuse pour l’homme d’affaires, prend rapidement des allures cinglantes, voire sanglantes. Le spectateur se fait témoin et complice de l’œil de cette caméra dont le rôle se révèle primordial.

La symphonie du succès

Entre retournements de situation et confrontations grinçantes, nous assistons durant une heure et demie à la critique habilement ficelée du monde des affaires et de ses multiples corruptions. Kazandijan n’invente rien, ne nous apprend rien de très nouveau non plus, mais a le mérite de dresser un portrait malicieux du commun des businessmen joliment campé par François-Xavier Demaison. Sous les traits de Michel Ganiant se dessine en effet le « symbole d’un capitalisme moderne et décomplexé » (critique Allociné.fr ), qui, si diverses raisons sont déversées aux spectateurs de l’envier en début de film, appelle plutôt un sentiment de douce pitié quand défile le générique de fin. Tour à tour soutenu puis trahi ou abandonné par ses proches – mentionnons à cette occasion le jeu délicieux de Guy Bedos dans le rôle de Monsieur Boulanger ainsi que la ravissante et non moins talentueuse Laurence Arne, connue ici sous le nom de Déborah Ganiant, épouse de Michel - ce film est au final aussi humain que ses personnages assoiffés d’argent, métamorphosés par le réalisateur en tiroirs-caisses à cravates et boutons de manchettes.

Derrière la critique immanquable du monde des affaires peut être mise en lumière un second clin d’œil adressé à l’univers du journalisme. Ainsi Joseph Klein, chaleureusement invité dans la demeure de Ganiant lorsque tout se présente bien pour lui, se voit gentiment remercié à l’instant où les problèmes guettent sur son paillasson. Se pose alors la question de l’information et de sa transmission. S'il est du devoir du journaliste de récolter l’information pour la transmettre, qu’en devient-il de cette diffusion lorsque la mission première de ce dernier dérange ?

Sous une enveloppe fictive indéniable, ce film flirte donc continuellement avec la réalité, ce qui n’en dessert que plus efficacement l’intrigue, laissant apparaitre la mince et facilement praticable frontière entre réalité et fiction.

Dans la lignée des « documenteurs »

L’idée du faux documentaire utilisée judicieusement par Kazanbijan afin de servir au mieux la critique développée dans son film appelle diverses références en la matière, notamment William Karel. Ce cinéaste documentariste d’origine tunisienne est en effet l’auteur d’« Opération Lune » (2002), un faux documentaire mettant en scène la conquête spatiale. Savant mélange de véritables images d’archives et de faux témoignages, Karel emmène le spectateur exactement où il veut, l’invitant au cœur d’une intrigue abracadabrantesque, révélant les dessous d’un premier pas sur la Lune qui n’aurait peut-être jamais existé. Si le « faux » est rapidement décelé, l’envie d’y croire reste palpable, tant la crédibilité des comédiens et le fil conducteur se tiennent.

Quatre ans plus tard, le réalisateur signera sa première fiction, « Poison d’Avril », inspiré du documentaire dont il est également l’auteur, « Le journal commence à vingt heures ». Il s’agit ici d’une immersion totale dans le monde journalistique, le viseur pointé sur le « bocal », salle dans laquelle les journalistes se réunissent quotidiennement pour débattre et choisir ensemble les sujets développés dans le journal à venir. Parallèlement au clin d’œil de Kazandijan dans son film, à l’occasion de ce documentaire, Karel, qui devait passer deux mois en compagnie des journalistes de France 2, sera finalement remercié et prié de couper sa caméra après seulement vingt-quatre heures. Un constat qui se passe donc de commentaires, soulignant une fois de plus la mince passerelle reliant la réalité à la fiction.

Le tout le plus grand bonheur des cinéastes. Et des spectateurs.

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