Télé-réalité française : un 'Scream test' à l'Acide sulfurique'

Loft, château, ferme : les souris médiatiques changent de décors, au nom de l'audience. Les écrivains, eux, rédigent leurs déboires, au nom de la syntaxe.
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La télévision a ceci de fabuleux qu’elle a su en un rien de temps faire rimer piscine filmée avec audience, loft envahi de jeunes gens ambitieux avec naissance d’une téléréalité française.

26 avril 2001. Treize célibataires font leur entrée dans un loft équipé de plus de caméras et de micros que les studios Pixar et Warner réunis. Succès manifeste. Les vitrines humaines fascinent et intriguent. Non comptant de leur premier enfant, les chaines de télévision hexagonale se projettent très vite dans un avenir doré, peuplé de bambins médiatiques. Prochaine sur la liste : la Star Academy . Futile plantation de décor, puisque tout le monde a nécessairement déjà vu ou entendu parler du fameux château de Dammarie-les-Lys, « fabrication artisanale d’artistes méritants », dirons-nous. Pendant une poignée de semaines, il fut donné aux téléspectateurs de suivre la vie d’une dizaine de jeunes gens triés sur le volet en captivité dans leur bulle dorée à la sortie de laquelle certains comprendront toute la fragilité d’une fine bulle de savon sur laquelle on viendrait souffler trop fort pour lui donner un illusoire élan. Le résultat se révèle être sensiblement identique : elle retombe, plus ou moins rapidement selon la force du vent qui la portait jusqu’alors, avant de venir terminer sa course au sol en d’ultimes éclaboussures qui piquent les yeux. Le tout durant un cycle de sept saisons. Vivaldi n’a qu’à bien se tenir.

La musique n’étant pas le seul angle d’attaque des concepteurs de ces émissions, TF1 a ensuite placé l’échange culturel sous les projecteurs, avec Nice People . Une boîte médiatique occupée par le même modèle de jeunes gens que dans les autres émissions, avec une option supplémentaire : la diversité langagière, non sous-titrée. Délicat éclair de génie : quitte à entendre la langue française malmenée à tour de bras par ces jeunes pantins, autant rendre l’activité plus plaisante en y ajoutant des accents. Exotique à souhait.

En parlant d’exotisme et d’envie d’ailleurs, pourquoi ne pas zapper par la suite d’ Ushuaïa nature à Koh Lanta pour s’émerveiller devant des scènes à couper le souffle (et l’appétit) de dégustation de chenilles, scorpions, et autres gentilles petites bêtes traditionnellement préparées en Occident à grands coups de pelle du haut d’une chaise ? Oui, pourquoi ? Dix saisons que l’interrogation persiste.

La liste est encore longue. Epargnons-nous donc une douloureuse énumération et venons-en aux faits.

Et les mots, les vrais ?

Parmi les écrivains français séduits par les possibilités d’exploitation de ce sujet, retenons pour l’occasion Grégoire Hervier , auteur de Scream Test , et Amélie Nothomb pour son roman intitulé Acide Sulfurique .

Scream Test . L’opération est simple : sept personnes enlevées et enfermées pendant six jours, sous la douce menace d’un chargeur comprenant six balles. Le calcul littéraire est d’une facilité angoissante : un seul et unique survivant à toute cette histoire. Au fil de ces pages desquelles le lecteur a bien du mal à se détacher, le cœur de l’intrigue bat au rythme d’une sombre affaire d’audience télévisuelle. Les personnes enlevées sont devenues malgré elles les candidats d’une émission de téléréalité diffusée sur Internet, intitulée « The last one » (la trame du roman s’établissant à Los Angeles), mise en place afin de concurrencer « The good one », suivie sur ABC. S’en suit une bataille des plus violentes, une cruelle course à l’audience qui en ira de la vie de six des sept participants. Touchées par cet écho médiatique, toutes les autres chaines couvrent bientôt l’évènement et prennent rapidement part dans cette guerre humaine et idéologique. Les idées les plus folles émergent avec pour unique objectif de gagner de la marge au tableau médiatique. L’une de ces chaines ira d’ailleurs jusqu’à créer une émission parallèle dans laquelle les parents et proches des victimes suivent en direct le déroulement et les exécutions des candidats de « The last one ». Une course à la vie qui n’épargnera personne.

Au fil des pages, Grégoire Hervier joue inlassablement avec les figures littéraires (et les nerfs de ses lecteurs) pour rendre le sous-entendu plus explicite. A travers ses personnages et la tension qui les unient autant qu'elle les opposent, l'atmosphère volontairement glaciale et la sensation que le temps s'égraine à une angoissante lenteur, l'auteur est en effet d'une efficacité redoutable en puisant simplement des éléments connus de tous et existants déjà dans les émissions hexagonales afin de les détourner délicatement à sa sauce - particulièrement sanglante - dont il arrose allègrement les trois cent huit pages qui constituent ce microcosme haletant.

Primé à quatre reprises, Grégroire Hervier fait donc de son premier roman une critique saignante de l’univers de la téléréalité maquillé en petit bijou littéraire.

« Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle. » Cette phrase occupant la quatrième de couverture du sixième roman d’Amélie Nothomb résume et ponctue parfaitement les pages noircies plus tôt. Ou quand l’horreur se fait passerelle entre la télévision et l’Histoire. « Concentration » est le titre évocateur de la nouvelle émission de télé réalité à la mode, recevant un succès général et immédiat. Le principe ? Enlever une poignée d’individus pour les plonger dans la reconstitution troublante de réalisme d’un camp de concentration criblé de caméras et de micros. Le thème de la déshumanisation semblant guider la plume de l’auteure, la première phase est de retirer leur nom aux « candidats », que la production remplace rapidement par de vulgaires matricules. L’horreur est en marche, et rien ne leur est épargné.

Qui dit télé réalité dit public, et qui dit public dit vote. Soit. Très vite, les concepteurs du jeu instaurent un vote afin de connaitre le ou les candidat(s) à exécuter. Bien évidemment, personne ne s’abstient de participer et tous les candidats sont perpétuellement menacés, notamment Pannonique, la jeune héroïne des pages du roman. Nourri de nombreux rebondissement, ce dernier est, à l’instar de Scream Test , une parfaite occasion de s’interroger sur les dérives télévisuelles.

Alors, paraboles avant-gardistes ou prospectives réalistes ? Le cœur de la polémique autour des romans traitant de ce sujet est bien là. Ici comme ailleurs, " c'est à vous de décider ". Mais pour se faire, dérogeons aux bonnes habitudes : ne votez pas. Ne votez plus. Surtout pas.

Non. Lisez.

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