" Un Flaubert sinon rien " : anachronisme, mon Amour

Après «Le destin de Narcisse» et «Requiem pour un condamné», Bachy signe en 2004 un court métrage d'une grande originalité, où le temps en perd son latin.
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Le réalisateur, imagé pour l’occasion en commandant de bord, invite le spectateur à un voyage temporel d’une poignée de minutes, au cours duquel sa prise en charge est assurée par Jean-Luc Bide (H, Les Ripoux 3), Antoine Blanquefort (Rire et châtiment), Max Delor (Le pacte des loups) et Jacques Séguéla (vice-président de Havas-Advertising). Des acteurs qui jonglent avec le temps à en oublier le cours des siècles.

La bande-annonce , condensé des principales caractéristiques de ce court-métrage, est une mise en bouche idéale afin de s'imprégner du jeu sur le temps auquel s'emploie Dominic Bachy.

« Alors Flaubert, ça va fort ? »

1857. Gustave Flaubert vient rencontrer l’éditeur chargé de la publication de son nouveau roman, Madame Bovary . En passant la porte du bureau, l’écrivain se trouve face à Robert Ségalo (délicieuse déclinaison du nom de son acteur, Jacques Séguéla), publicitaire particulièrement ancré dans son temps. Nous sommes à l’aube des années 2000, et les idées de l’homme à la chemise violette sont très claires : Flaubert doit inclure à son récit des messages publicitaires pour rendre ce dernier plus vendeur. Pour ce faire, l’éditeur n’hésite pas à jouer avec les émotions de l’auteur en reprenant des passages de son œuvre pour y introduire dès que possible slogans et autres marques publicitaires ; « Faut la vendre votre Emma !», argue-t-il. S’en suit dès lors une conversation houleuse durant laquelle le poids des siècles pèse aussi lourd que les positions sur lesquelles campent les deux protagonistes. Tandis que l’un n’aspire qu’à voir Emma Bovary porter la marque de collants phare du moment, l’autre, au détour de phrases syntaxiquement irréprochables, tente de comprendre le fossé qui sépare les deux hommes et qui rend, côté spectateur, les huit minutes que constituent cette intrigue véritablement délicieuses. Tour à tour, Flaubert et Ségalo prennent le dessus sur le dialogue, poussant leur interlocuteur à s’asseoir pour recueillir les idées que chacun défend avec une ferveur amplement convaincante.

Les dernières images ouvrent sur une interprétation libre de la part du spectateur, toujours aussi lourde de sens et intéressante. Ainsi, renvoyé en 1857, Flaubert retourne frapper au même bureau, et non sans une pointe d’appréhension, rencontre l’éditeur qu’il s’attendait à saluer à sa première venue, à quelques détails près. Posture identique, même ouverture de bras enthousiaste, traits du visage parfaitement semblables : l’imitation irréprochable de Robert Ségalo est devant lui. Mais, en est-ce seulement une ? L’unique réplique dont le spectateur disposera pour en juger sera la première prononcée par le publicitaire à l’arrivée de l’écrivain : « Alors Flaubert, ça va fort ? » Ainsi, la boucle est bouclée, laissant toutefois Flaubert tout aussi tourneboulé que huit minutes plus tôt. Ou peut-être deux siècles. Le temps passe si vite…

Le jongleur d’aiguilles

Dans ce court métrage très efficace, tout n’est donc qu’anachronisme. La musique oscillant entre sonorités baroques et apports électroniques dessert parfaitement le générique lui-même partagé entre deux typographies bien distinctes : l’écriture délicate à la plume côtoie le clavier d’ordinateur et son curseur prometteur. Les discours tenus par les deux personnages principaux sont eux aussi radicalement différents, et font partie intégrante de la grande richesse de l’intrigue. Ainsi, Robert Ségalo n’hésite pas à employer des termes contemporains et très techniques afin d’exposer clairement et sans détour ses idées à l’auteur. Ce dernier quant à lui, totalement étranger au champ lexical employé par son interlocuteur à l’enthousiasme envahissant, essaie tant bien que mal de placer la littérature et la magie des mots au-dessus des stratégies marketing qui ne sont plus très loin d’étouffer ses pages. L’incompréhension atteint rapidement son apogée dans cet échange que confronte deux cent ans et autant d’idées.

Le publicitaire, reflétant la contemporanéité, invite la musique à en faire de même. C’est ainsi que l’égarement laissé voir par Flaubert est mis en relief par une musique presque arythmique, composée de sons divers et étrangement imbriqués. Sans doute le même schéma désordonné que celui existant dans l’esprit de l’auteur à ce moment précis.

Au-delà de l’adaptation littéraire

Percevoir ce court métrage comme une simple adaptation littéraire serait une erreur. Il est en effet nécessaire et rudement intéressant de gratter le vernis pour y découvrir au-dessous une véritable strate riche d’allusions contemporaines à des faits bien réels. S’il est indéniable que la publicité gagne aujourd’hui de plus en plus de terrain sur les champs artistiques et culturels, supposer qu’en France la littérature et le patrimoine écrit en sont épargnés reste pour le moment à qualifier de réalité. Ce qui n’est (déjà) plus le cas de l’Angleterre. Comme le souligne Dominic Bachy dans un commentaire concernant sa réalisation, la publicité et les marques commencent en effet à peupler les manuscrits d’outre-Atlantique. Ainsi, si l’absurdité est tutoyée dans le discours formulé par Robert Ségalo, peut-être reflète-t-il surtout une première vision de ce que sera la littérature des années à venir.

Quoiqu’il en soit, en attendant de se prendre la tête entre les mains au sujet de l’avenir de la plume hexagonale, rien ne vaut un petit saut dans le temps, juste pour le plaisir d’imaginer Flaubert assis là, maintenant, en plein cœur de l’effervescence actuelle. Alors merci, Monsieur Bachy.

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