Afghanistan : les généraux américains inspirés par les Centurions

Les commandants des forces alliées en Afghanistan ont trouvé des leçons de stratégie dans "Les Centurions", livre de Jean Lartéguy sur la guerre coloniale
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Les deux hommes clés du célèbre roman "Les Centurions" sont décédés voici quelques mois. Le célèbre général Marcel Bigeard est mort à Toul le 18 juin 2010. Et l'écrivain français Jean Lartéguy, originaire de Lozère, est mort, mercredi 23 février 2011, à l'âge de 90 ans à Paris. Pourtant, le parachutiste et l'écrivain continuent, avec le célèbre ouvrage "les Centurions" à influencer les militaires américains qui commandent les forces alliées en Afghanistan.

Même le général Stanley McChrystal, ancien commandant des troupes américaines en Afghanistan, semble sortir du moule "Raspeguy-Bigeard" de Larteguy. Il est manifeste que McChrystal a lu Les Centurions et qu’il a pu ressentir l’esprit de corps que Lartéguy décrit. Dans une de ses dernières grandes interviews, il l'a déclaré, dans les colonnes de The Atlantic.

Même si cet ouvrage est devenu une perle rare, qui se vend très cher. Ainsi, un exemplaire du roman de Jean Lartéguy, Les Centurions, épuisé en langue anglaise et traitant de la stratégie des parachutistes en Algérie et en Indochine, peut atteindre les 1.700 dollars (un peu plus de 1.200 euros) sur Amazon.com.

Ce simple fait pourrait expliquer sa réédition récente par Amereon LTD, pour un prix conseillé de 59,95 dollars. Mais un simple coup de téléphone à l'éditeur Jed Clauss, permet de comprendre que l'argent n'ést pas le motif principal: " Ecoutez, je suis un vieux monsieur, confie Jed Clauss.Je suis à la fin de ma carrière d'éditeur. Je ne me lance plus que dans des projets qui m'amusent. Mais David Petraeus voulait que ce livre soit réédité. Alors je l'ai réédité...." .

David Petraeus : "j'ai aimé les Centurions"

Il s’agit bien du général David Petraeus, l'actuel directeur général de la CIA, l'homme crédité du tournant de la guerre en Irak , qui fut le chef des troupes alliées en Afghanistan. il précise : "J'ai lu la traduction de ce roman de 1960, qui bénéficiait, il y a encore peu, du statut de livre-culte au sein du personnel militaire, et je l'ai aimé. Mais après avoir discuté avec Clauss, je me suis posé cette question: "Pourquoi Les Centurions atteignent-ils des prix pareils ?"...."

L'adaptation cinématographique a aussi contribué à la rareté du livre. En effet, "Les Centurions" (Lost Command) est un film très librement adapté du roman de Jean Lartéguy réalisé par Mark Robson , sorti le 7 octobre 1966 en France. Dans le livre, comme dans le film, La guerre est le quotidien du lieutenant-colonel Raspeguy. À la tête d'un régiment de parachutistes coloniaux, il est chargé de retrouver le chef de la rébellion algérienne , un ancien officier de son équipe durant la bataille de Diên Biên Phu .

Le personnage du lieutenant-colonel Raspéguy, interprété par Anthony Quinn dans le film, est directement inspiré du colonel Marcel Bigeard . Anthony Quinn d'ailleurs a dédicacé une photo du film au général Marcel Bigeard en ces termes : ""Vous l'avez vécu, je l'ai simplement joué". (lire aussi Bigeard inspire l'école militaire Interarmes : un exemple socia l).

Pourquoi ce livre plaît-il au stratège le plus influent de sa génération?

Inspiré de la vraie vie du colonel de parachutistes Marcel Bigeard, le roman de Jean Larteguy suit les aventures du lieutenant-colonel Pierre Raspéguy, qui doit transformer une unité militaire accoutumée à la guerre conventionnelle en une unité capable de remplir les missions plus complexes et plus délicates de la guerre de contre-insurrection. Les "centurions" auxquels le titre fait référence sont les soldats français de Raspéguy, un terme faisant naturellement référence aux officiers romains de l'Antiquité, qui, sur la fin de l'Empire, combattaient à sa périphérie tandis que l'empire s'effondrait de l'intérieur.

Comme le général Marcel Bigeard, dont son personnage s'inspire clairement, Raspéguy se retrouve un temps dans un camp de prisonniers en Indochine où lui et ses soldats voient "leurs individualités trempées dans un bain de chaux vive» jusqu'à ce qu'il n'en subsiste plus que «le strict essentiel". Durant ce processus de "macération", Raspéguy et ses hommes en profitent pour étudier leur ennemi, le Viet-Minh. Ils prennent conscience que le Viet-Minh ne suit pas les règles conventionnelles de la guerre et motive ses partisans en s’appuyant surtout sur l’idéologie et son dogme.

Il s’agit donc d’une force aussi politique que militaire, et vaincre un tel ennemi nécessite une nouvelle pensée, de nouveaux chefs et de nouvelles tactiques. "Pour cette sorte de guerre", affirme Raspéguy, "il faut des hommes rusés et astucieux, capables de combattre loin du troupeau et qui font preuve d’esprit d’initiative… qui peuvent effectuer toutes les tâches, braconniers et missionnaires."

Après un retour difficile en France, Raspéguy, alias Bigeard et son bataillon sont envoyés en Algérie. Tandis que le reste de l’armée végète,confinée dans des garnisons, ne se souciant que du règlement et de l’opinion des hauts gradés, Raspéguy et ses hommes réalisent qu’ils doivent "couper les rebelles de la population, qui leur fournit des informations et les nourrit. Alors seulement, nous pourrons combattre à armes égales".

Les chapitres de la guerre d'Algérie similaires à ceux de la guerre en Irak

Les chapitres qui se déroulent en Algérie sont assez similaires aux expériences de Petraeus en Irak. En 2005, alors qu’il devenait de plus en plus évident que les Etats-Unis étaient en train de perdre la guerre, Petraeus se fit l’avocat d’une nouvelle approche, celle de la contre-insurrection (ou COIN), qui diffère de la doctrine militaire traditionnelle en mettant l’accent sur le caractère plus politique que militaire de l’insurrection. En 2006, il supervisa la rédaction du nouveau Field Manual 3-24, la première mise à jour de la doctrine américaine de contre-insurrection depuis vingt ans et le seul manuel de l’armée à avoir fait l’objet d’une critique dans le New York Times. Le FM 3-24 donna à Petraeus le statut de "théoricien militaire", et fit basculer les priorités de la doctrine américaine de l’emploi bref, mais dévastateur, de la puissance de feu, à la patience et à l’adaptabilité, en insistant tout particulièrement sur l'adoption la plus rapide possible des leçons du terrain. Raspéguy aurait été enchanté.

Petraeus a correspondu avec Bigeard durant près de trois décennies et conserve une photo dédicacée du général sur son bureau

Les similitudes entre Les Centurions et la stratégie actuelle des chefs US en Irak ou en Afghanistan ne sont pas accidentelles. On sait que Petraeus relit régulièrement des passages du livre et qu’il est également un disciple de Marcel Bigeard. Comme Greg Jaffe et David Cloud le font remarquer dans The Fourth Star (un ouvrage traitant des généraux Petraeus, Peter Chiarelli, George Casey Jr. et John Abizaid), Petraeus a correspondu avec Bigeard durant près de trois décennies et conserve une photo dédicacée du général sur son bureau. Ce fait a été confirmé par le légendaire parachutiste français avant son décès.

Il est évident que les militaires apprécient le livre pour des raisons essentiellement émotionnelles. Lartéguy a le don pour mettre en scène des situations psychologiques tendues qui font à la fois la part belle aux idéaux militaires (loyauté, commandement en première ligne, courage) et aux angoisses de la guerre. On lui attribue d’ailleurs l’invention du ressort scénaristique de la "course contre la bombe": Raspéguy et son régiment de parase capturent un chef rebelle qui connaît l’emplacement de quinze bombes qui doivent exploser dans différents magasins européens d’Alger dans exactement 24 heures et ils doivent, naturellement, obtenir cette information avant l’heure dite. De nombreux détails de cette scène, dont une horloge égrénant le temps qui reste, furent utilisés à plusieurs reprises dans la série télévisée "24 heures chrono".

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