Guerre en Libye : "l'odyssée de l'impasse" selon le colonel Goya

Avec "L'odyssée de l'impasse", le colonel Michel Goya analyse les premiers mois de la guerre en Libye. Pour lui, la force de l'Onu est très fragile.

L’opération militaire, qui se poursuit en Libye, baptisée "Aube de l’Odyssée", s’inscrit dans le cadre d’une résolution des Nations unies obtenue in extremis grâce à un feu vert distant des États-Unis, la neutralité de la Russie et de la Chine et une intervention directe du président de la République française auprès de plusieurs membres non permanents, comme indiqué dans Libye : la résolution de l'ONU donne le feu vert aux militaires .

Comme Suite 101 l'indiquait le premier jour des opérations, le 19 mars 2011, dans Guerre en Libye : quelles forces militaires pour intervenir ? , le colonel Michel Goya , spécialiste des opérations aériennes relève sur Theatrum Belli , un des tous premiers blogs Défense français : " Avec un soutien également limité des organisations régionales, cette opération repose donc sur des bases politiques fragiles et fluctuantes qui joueront forcément sur la dynamique des opérations militaires."

Alors que les premiers raids aériens contre les aérodromes libyens ont débuté dans l'après-midi du 19 mars, et que le régime du colonel Kadhafi dispose toujours de troupes solides (lire Libye : Qui sont les mercenaires du dictateur Mouammar Kadhafi ? ), le colonel Michel Goya revient sur les tenants et les aboutissants de l'emploi de la force aérienne en Libye. Il explique dans cet article, paru sur Theatrum Belli, que l'opération libyenne repose sur une force des Nations unies fragile et court notamment le risque d'être perçue comme une "croisade" occidentale.

Aube de l’Odyssée interdit le déploiement d’une force d’occupation étrangère

L'officier supérieur de l'armée aérienne, Michel Goya, pointe du doigt les faiblesses politiques et relève "un processus complexe de consultations successives jusqu’au vote du Conseil de sécurité, qui fait intervenir les forces dans un contexte beaucoup plus favorable au colonel Kadhafi qu’au début de la révolution. En revanche, si la résolution 1973 limite l’objectif de l’opération à la protection de la population et des zones civiles, elle autorise de nombreuses interprétations en évoquant "toutes les mesures nécessaires" pour l’atteindre. La résolution n’exclut même pas complètement une intervention terrestre, du moment qu’elle ne se traduit pas par "le déploiement d’une force d’occupation étrangère"."

."

Les rebelles, un acteur terrestre inconnu, peu sophistiqué

Constatant que les modes d’action ont été limités d’emblée au seul emploi de la force aérienne afin de ménager les susceptibilités arabes mais aussi les opinions publiques occidentales après dix ans de conflit en Afghanistan et en Irak, le colonel Goya part du principe que l’attraction est actuellement très forte vers une approche beaucoup plus indirecte dans l’emploi des forces. Et l'officier redit une vérité élémentaire : "Il n’en reste pas moins que l’action indirecte, faite d’appuis feux, de soutien et de conseils a quand même besoin d’un acteur terrestre pour obtenir la décision militaire. On ne se rend pas devant un missile de croisière.

"En l’occurrence, l’acteur terrestre auquel la coalition s’associe de fait est bien peu connu et semble très éloigné de la sophistication des forces occidentales. Dès le début de l’opération, la coalition a choisi de poursuivre deux objectifs tactiques parallèles. Le premier est d’établir une maîtrise complète du ciel, par la destruction de la force aérienne loyaliste, au sol ou en l’air, et de tout son environnement de protection et de commandement." Pour le colonel Goya, cet objectif a été rapidement atteint "grâce au brouillage des communications, aux frappes de missiles de croisière et à la mise en place d’un dispositif de surveillance aérienne à base de radars volants et de patrouilles de chasse.

"Face à cette action, le colonel Kadhafi peut encore espérer un coup heureux de sa défense antiaérienne et utiliser sciemment la population comme bouclier humain. Il use déjà et continuera à user de désinformation en présentant régulièrement à la télévision des victimes des bombardements, ce qui n’est pas sans effet auprès des pays réticents à l’intervention. Les gains espérés par la coalition sont tactiques, en privant Kadhafi d’une force de frappe qui terrorise les populations et désorganise les troupes rebelles, et psychologiques, en inversant une dynamique qui était redevenue favorable au dictateur."

Le colonel Goya redoute "une campagne d’étouffement de la rébellion"

Tirant les leçons d'un conflit qui s'éternise depuis plusieurs mois, le stratège Michel Goya livre un diagnostic : "Il est probable qu’il sera de plus en plus difficile de s’approcher de la région de la capitale, source de la force du "guide". L’outil militaire de Kadhafi peut aussi s’adapter à la menace aérienne en le camouflant par "civilianisation" (que se passera-t-il par exemple si les mercenaires utilisent des voitures de tourisme comme véhicules de transport ?), en s’incrustant dans le terrain et en cherchant à porter le combat à l’intérieur des villes..."

Compte tenu de la personnalité du colonel Kadhafi, de la désorganisation de la rébellion et du passif de violence accumulé depuis plus d’un mois, le colonel Goya estime "Qu'une paix négociée semble moins probable qu’une partition du pays avec tous les risques de déstabilisation que cela induirait. Le colonel Kadhafi retrouverait des marges de manœuvre lui permettant de revenir sur le champ du terrorisme, comme après les bombardements américains de 1986 et l’échec de son aventure au Tchad. Il pourrait entamer une campagne d’étouffement de la rébellion, tandis que celle-ci se réorganiserait et s’équiperait pour tenter à nouveau de renverser le dictateur."

Le colonel Michel Goya, un spécialiste des nouveaux conflits

Le colonel Michel Goya , directeur d'études « Nouveaux conflits » à l'IRSEM, est aussi docteur en histoire contemporaine. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages remarqués dont " La chair et l'acier " ; " Irak, les armées du chaos " ; " Res Militaris ".

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