"Justice et littérature" : Jacques Vergès peint l'avocat du futur

Jacques Vergès revisite les affaires Jeanne d'Arc ou Jack L'Eventreur dans son nouveau livre "Justice et littérature" (PUF) pour imaginer l'avocat du futur.
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Avec son dernier livre Justice et littérature , paru fin mars 2011 aux Presses Universitaires de France (PUF), le célèbre avocat Jacques Vergès surfe sur les liaisons heureuses de la littérature et de la justice. De la tragédie d’Antigone au scandale de l’affaire Calas, des mystères de Jeanne d’Arc à l’énigme de Jack l’Éventreur, Jacques Vergès plonge dans les arcanes des grands procès de l’histoire, et entame, avec brio, une ultime plaidoirie en faveur d’une esthétique de la justice, nourrie de l’héritage mythique et littéraire.

Difficile de présenter l'auteur de ce livre croustillant, tant Jacques Vergès a dérouté ses contemporains. Tous les sites d'information s'accordent sur un point : c'est un avocat de réputation mondiale. Il fut aussi résistant, communiste et militant anticolonialiste. Il a souvent dénoncé les erreurs de la justice et les dysfonctionnements. Lire aussi sur Suite101: Garde à vue : H. Guaino estime "le juge ne doit pas faire la loi" .

Défenseur des causes extrêmes, au carrefour du politique et du judiciaire, il a associé son nom à de nombreux procès sulfureux (Klaus Barbie, Georges Ibrahim Abdallah, Moussa Traoré, Paul Barril, Omar Raddad, Carlos, Bernard Bonnet , Slobodan Milosevic , notamment...). Maître Vergès est né en 1925 d'un père réunnionnais et d'une mère vietnamienne. Il est le frère de Paul Vergès, ancien député communiste de La Réunion, président du conseil régional et sénateur communiste de La Réunion.

Pour Jacques Vergès "les juges sont comme les cuisiniers"

Auteur d'un grand nombre d'ouvrages, notamment de De la stratégie judiciaire (Editions de Minuit, Paris 1981); Beauté du crime (Plon, Paris 1988); Je défends Barbie (avec une préface de Jean-Edern Hallier. Jean Picollec, Paris 1988); J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans (J'ai lu, Paris 1999); et avec Pierre-Marie Gallois, L'apartheid judiciaire (L'âge d'Homme, Lausanne 2002), Jacques Vergès s'est aussi illustré par des formules lapidaires du type: "Les juges sont comme les cuisiniers. Ils n'aiment pas qu'on les regarde quand ils font la cuisine".

Considéré par certains comme un idéaliste , militant communiste à la libération, puis défenseur acharné des activistes algériens du FLN, l'ancien du barreau d'Alger, surnommé depuis "l'avocat du diable", a su se trouver là où ses détracteurs ne l'attendaient pas. En effet, avocat du criminel SS Klaus Barbie, du terroriste Carlos ou de Louise-Yvonne Casetta , la trésorière occulte du RPR, l'homme au cigare a aussi surpris en assurant la défense d'Omar Raddad et du préfet déchu Bernard Bonnet , ou encore d'un Slobodan Milosevic , accusé de crimes de guerre par le tribunal de La Haye. Puis en volant au secours d'un Saddam Hussein humilié par la première puissance mondiale. Il ne manquerait plus qu'Oussama Ben Laden pour que la panoplie du plus célèbre avocat pénal soit complète.

Un mercenaire du droit ?

Auteur d'une biographie non autorisée de l'avocat, le journaliste Bernard Violet fustige ce parcours à géométrie variable. "Tant qu'il sera en vie, écrit-il, Vergès continuera cette fuite en avant. Sans limite aucune. Le voir défendre Saddam n'est pas une surprise. Mais je pense qu'il va s'entourer d'avocats techniciens, comme souvent, afin de pouvoir multiplier les effets d'annonce devant les caméras."

Soupçonné d'amitiés avec de sanguinaires dictateurs africains, disparu de la circulation pour d'obscures raisons entre 1970 et 1978, Jacques Vergès s'est toujours débrouillé pour que d'autres alimentent la légende à sa place, affirme, pour sa part, un reportage paru dans Le Parisien du 27 mars 2004.

Dans ce contexte, le dernier ouvrage écrit par Jacques Vergès, Justice et littérature , surprend encore plus que le personnage. En effet, chapitre après chapitre, l'avocat essaye d’imaginer ce que sera l’avocat du futur.

Démonter les mécanismes de l'erreur judiciaire

Joint par téléphone et questionné sur ses nouvelles motivations littéraires, Jacques Vergès répond sans détour: "J’ai souhaité faire l’éloge de l’avocat du futur, capable de comprendre tous les hommes, les nomades du grand désert et les paysans des collines, les chasseurs de la brousse et les pêcheurs des lagunes, l’animiste, le chrétien, le bouddhiste et le musulman, l’athée et le taoïste. La victime et l’assassin, la dupe et l’escroc, la femme adultère et l’époux jaloux, l’aborigène et le colon, le terroriste et le légionnaire, le capitaliste et le prolétaire, le puritain et le débauché. Loup des steppes, renard des sables, à la fois numide, romain et grec, capable de toutes les métamorphoses, homme et bête, magicien et poète, faisant de ses procès une création permanente et d’une tragédie individuelle celle de tous, toujours en mouvement et assumant mieux que personne l’humanité tout entière."

Fidèle à lui-même, maître Vergès développe, dans cet ouvrage, les mécanismes de l'erreur judiciaire, notamment en utilisant l'affaire Calas ou en présentant Saint-Just comme un procureur hors la loi.

Justice et littérature pratique

240 pages, 19.00 €, en librairie depuis fin mars 2011, collection Questions judiciaires

Avocat au barreau de Paris, Jacques Vergès est également l’auteur de plusieurs ouvrages traduits en plusieurs langues. Il a notamment publié Les erreurs judiciaires "(PUF, « Que sais-je ? », 2002), La justice est un jeu (Albin Michel, 1992), De la stratégie judiciaire (Minuit, 1968 rééd. 1987), Dictionnaire amoureux de la justice (Plon, 2002) et Que mes guerres étaient belles (Le Rocher, 2007).

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