La chaîne Al Jazeera et la liberté d'expression : un mirage ?

Avec "Al Jazeera de la liberté d'expression dans une pétromonarchie" (PUF), l'universitaire française Claire Gabrielle Talon révèle les dessous de la chaîne
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En publiant, le 27 avril 2011, aux Presses universitaires de France (PUF), une enquête consacrée à la chaîne Qatari Al Jazeera, Claire Gabrielle Talon risque de relancer bien des débats à travers le monde, tant la chaîne arabe a été critiquée ou valorisée. En achevant un doctorat sur la chaîne de télévision Al Jazeera et en publiant ses travaux, l'universitaire met le doigt sur l'un des sujets les plus sensibles dans le monde arabe.

En effet,Avec "Al-Jazeera", l'émir du Qatar a réussi à se placer comme un élément incontournable de l'information et de la diplomatie de la région. Lire : "Al-Jazeera", la chaîne qui détrône les autres médias en Orient

Dernièrement, l’Unesco et la chaîne satellitaire Al Jazeera ont même signé un accord en vue de promouvoir la liberté d’expression et l’accès à l’information dans le monde arabe. Un accord signé à Doha par le directeur général d’Al Jazeera, Wadah Khanfar, et par la directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, lors de la visite officielle de cette dernière au Quatar, à l’occasion du Sommet mondial sur l’innovation en éducation, du 7 au 9 décembre 2010, comme le relatait le service de presse de l'UNESCO .

Inconnue du grand public, l'universitaire Claire Gabrielle Talon fait partie de ces intellectuels que bien des services de renseignements aimeraient "possèder". Car cette spécialiste du Moyen-Orient est l'auteur de nombreux rapports sur les médias arabes. "Du sérieux, du solide", glisse un diplomate joint par téléphone, qui souhaite garder l'anonymat et qui a parcouru une partie de ses travaux.

Al Jazeera, une source d'informations incontournable

Pour cette dernière étude, Claire Gabrielle Talon est partie du postulat que "la liberté d’expression est un privilège démocratique". Contactée par téléphone, l'universitaire explique : "Dans ces conditions, la création d’une chaîne d’information internationale pluraliste dans une pétromonarchie de la péninsule arabique laisse perplexe. Pourtant la plus populaire des chaînes d’information arabes s’est rapidement révélée plus professionnelle et moins docile que ses concurrentes occidentales, au point de devenir une source d’information incontournable sur la scène internationale !".

Mais, la doctorante de l'Institut d'études politiques de Paris soulève quelques questions très embarrassantes pour la chaîne de télévision des pays arabes. "Comment expliquer qu’Al Jazeera se soit affirmée comme un espace de liberté alors même qu’elle était dépendante financièrement et administrativement de la famille régnante du Qatar ?". Et des faits bien précis confortent les chapitres développés autour de cet axe.

Parmi les autres points sensibles, on relève plusieurs interrogations intéressantes, dont celle-ci : "Comment interpréter la création par l’État d’un média fondé sur la liberté d’opinion dans un système politique dominé par une oligarchie tribale où les institutions démocratiques n’existaient pas encore?"

Al Jazeera, des mystères dignes des mille et une nuits

L'ouvrage a le mérite de montrer que plus de dix ans après le lancement d’Al Jazeera, ces paradoxes sont restés largement irrésolus. "La diffusion d’enregistrements vidéo d’Al-Qaeda par une chaîne située à quelques dizaines de kilomètres du Commandement Central Américain restera à cet égard dans les annales des « mystères » dignes des mille et une nuits", écrit Claire Gabrielle Talon.

Au fil des 360 pages, l'auteur réalise un travail précurseur d'investigation, d'analyse. Elle livre aussi une réflexion sur l’émergence d’un discours pluraliste dans un régime non-représentatif. "Il montre comment, au sein d’une configuration tribale, s’est dégagée une possibilité de discours dont la pertinence a su concurrencer les normes régissant la production de l’information dans le journalisme occidental", ajoute Claire Gabrielle Talon.

Interrogée sur la position de la chaîne dans la couverture des récentes révoltes du monde arabe, l'universitaire explique : "Jusqu’à présent Al Jazeera a devancé ses concurrentes de loin, mais comment couvrira-t-elle un mouvement révolutionnaire qui s’étendrait aux voisins du Qatar et serait susceptible de menacer la famille régnante elle-même ?"

Sa concurrente à capitaux saoudien a déclaré forfait le 11 février dernier en censurant un journaliste qui annonçait une émission sur les « répercussions des révolutions tunisienne et égyptienne en Arabie Saoudite ».

Al Jazeera saura-t-elle garder son enthousiasme révolutionnaire sans que le régime qatari se sente menacé alors même que des sites facebook, hostiles à la chaîne elle-même, appellent aujourd’hui à une révolution au Qatar?"

Qui est Claire Gabrielle Talon ?

Après des études de lettres et de linguistique et une formation en études arabes et islamiques à La Sorbonne, Claire-Gabrielle Talon a intégré l’Institut d’études politiques de Paris pour y mener des études doctorales au sein de la Chaire Moyen-Orient Méditerranée. Claire Gabrielle Talon a ensuite achevé dans ce cadre un doctorat sur la chaîne de télévision Al Jazeera. Spécialiste du Moyen-Orient, elle est aussi l’auteur de nombreux rapports faisant référence sur les médias arabes.

Al Jazeera de la liberté d’expression dans une pétromonarchie , par l'universitaire Française Claire Gabrielle Talon. Parution le 27 avril 2011. 20 euros, 360 pages. Collection « Proche Orient » dirigée par Gilles Kepel.

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