"La fin des juges" dans une société en pleine folie

Enquête sur une justice au-dessus de tout soupçon....Avec "La fin des juges ?", la juge Marie-Odile Théoleyre lance un audit implacable sur la justice !
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"Lyon et moi, c'est une grande histoire d'amour", confie, par téléphone, la magistrate Marie-Odile Théoleyre, auteur d'un livre aux éditions ellipses qui fait trembler les politiques et les responsables de l'institution. Après 21 années passées dans le Rhône, d'abord au parquet de Lyon (1979-1981), puis à la section économique et financière du parquet lyonnais (1991-1995), à la Cour d'Appel de Lyon (1998-2005), et enfin au tribunal de grande instance de la ville (2005-2011) comme présidente de chambre correctionnelle, cette "juge libre" a choisi de résider à Lyon pour sa seconde vie. Celle d'écrivain et de consultant à l'international.

Réquisitoire ou audit ? Le livre de la Lyonnaise n'est pas un "brûlot", mais un moment de salubrité publique doublé d'une analyse particulièrement documentée des difficultés quotidiennes des 7 500 magistrats français. Pressions directes, gestion managériale à la japonaise des magistrats, détaillées au fil de 140 pages, conduisent à la fin des juges avec ce que Marie-Odile Théoleyre qualifie de "nouvelle machine de guerre" (page 113).

Une magistrate chevronnée "décortique" une institution en pleine folie

Si cette magistrate chevronnée, ayant effectuée de nombreuses missions à l'international (Argentine, Venezuela) dans le cadre d'expertises juridiques sur la corruption, détaille l'ampleur d'un "titanic justice" pour les années 2010 et 2011, elle resitue les causes des bouleversements actuels du monde judiciaire aux années 2000.

Et d'insister : "Lors des élections de 2002, le thème de l'insécurité a été jeté dans le débat public et le gouvernement s'est servi de la peur pour instrumentaliser la justice. Les juges, qui, quelques années auparavant se posaient en pourfendeurs du vice et de la corruption dans les affaires dites politico-financières, se voyaient d'un seul coup accusés de vider les prisons, alors que précisément elles n'avaient jamais été aussi pleines...".

Le livre de la magistrate Lyonnaise égratigne l'ancien ministre de l'Intérieur Claude Guéant (qui préférerait "une France sans juges" pour les flux migratoires) à travers une interview donnéepar Guéant au Progrès le 9 août 2011, et témoigne aussi de l'hystérie collective dont sont victimes les petits juges, étrillés, raillés, bafoués par les institutionnels, politiques, décideurs et "grands journalistes" tandis que quelques "grands magistrats" sont choyés par le pouvoir,et questionnés par les quotidiens nationaux avec des égards dus à leur rang actuel ou celui qu’on leur prête à venir.

Des magistrats qui jugent "à perdre la raison"

Et si certains magistrats "jugent à perdre la raison", selon l'expression de Marie-Odile Théoleyre, la plupart des juges ressentent la fatigue, la frustration, un sentiment de révolte et d’injustice face à une pièce de théâtre écrite à l’avance.

Une situation incompatible avec le traitement serein et impartial des dossiers des justiciables

Pour la juge Lyonnaise, qui se transforme en avocate de tous ses confrères, "la pression la plus sournoise exercée par le pouvoir exécutif sur le pouvoir judiciaire est la mise en place des indicateurs de performance, avec le systèem informatique Cassiopée....". Puis, voici quelques mois, les magistrats ont du se soumettre à des questionnaires, inspirés "du système LEAN, imaginé par une équipe de chercheurs pour Toyota pour "penser au plus juste l'entreprise", concept japonais d'automatisation à visage humain....". Pour supprimer les pertes supposées de productivité, la chancellerie a missionné des consultants extérieurs "à qui personne n'avait expliqué qu'entre l'audience et le verdict rendu, il s'écoulait un temps qui s'appelait le temps du délibéré, qui était consacré à la maturation puis à la rédaction de la décision....et non une "dormition" du dossier ou du magistrat".

Nicolas Sarkozy et ses ministres ayant considéré les juges comme de petits fonctionnaires qu'on pouvait asservir, Marie-Odile Théoleyre réaffirme la nécessité de "juges libres" dans son chapitre "Petits juges, serez-vous tous mangés ?". Alors que les jurés populaires "pourraient marquer le début de la fin des juges", elle appelle tous ses confrères à "un chemin de résistance", horrifiée par les exemples de justice qu'offrent d'autres pays, comme les Etats-Unis et la Chine.

"La fin des juges ?" pratique :

"La fin des juges ?" aux éditions ellipses (collection la France de demain) par Marie-Odile Théoleyre,10 euros.

(1) Titre du chapitre 3 du livre "La fin des juges ?"

Les réactions après la sortie de ce livre témoignage

A peine sorti en librairie, "La fin des juges ?" a déjà suscité des réactions dans les milieux judiciaires.

Le procureur de la République de Lyon Marc Cimamonti a adressé un courrier et le commentaire suivant à la juge Théoleyre : "Une approche limitée aux juges me pose question...".

Originaire de Lyon, le Procureur de Paris François Mollins (ancien directeur de cabinet du Garde des Sceaux Michel Mercier) se veut plus consensuel et écrit "Merci de votre attention...". IL est vrai que François Mollins et Marie-Odile Théoleyre sont de la même promotion (1977) à l'ENM.

Les petites phrases de la juge M.-O. Théoleyre

"Au fil de ma carrière, le plus mauvais ministre de la justice fut Rachida Dati, le meilleur était Robert Badinter"

"Juge, c'est un beau métier. Ce métier là permet même de se présenter aux présidentielles"

"Mes journées à Lyon maintenant ? Je veux écrire un thriller, et je vais poursuivre des missions de consultant à l'étranger, notamment en Algérie où je suis attendue dans les prochains jours... Et je continue à travailler sur les expertises...."

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