Le milieu corse décimé en rafales : une vraie boucherie sur l'île

*Plombé" par des assassinats en rafales, le milieu corse connait une vague de réglements de comptes, sous le regard des flics, qui comptent les morts.
101

Que se passe-t-il en Corse ? L'île connait un regain de tension, et, depuis plusieurs mois, les parains tombent comme des mouches. Même les figures historiques de la Brise de mer, équipe légendaire et redoutée du banditisme insulaire, tombent les unes après les autres. Des règlements de comptes internes ? Cela ressemble en tout cas à la fin d'une époque et rappelle les réglements de compte à Marseille à la fin des années 1970, lorsque Jacky Imbert fut le seul survivant, sur les braises de l'empire Guérini...

Un commissaire de police, longtemps en poste en Corse, joint par téléphone, confie : "C'est une règle immuable, une loi d'airain, que l'on navigue sur l'océan ou dans le milieu : les vents les plus tempétueux finissent par tourner. La Brise de mer, légendaire équipe de malfaiteurs bastiais, connaît ces derniers mois des convulsions dont elle aura du mal à se relever. La Brise agonise, soldant dans le sang les comptes des Trente Glorieuses du banditisme insulaire.

*Depuis le début des années 1980, son aura et son influence dépassaient largement les rivages de l'île. Souvenez vous : « La Brise de mer ? C'est un mythe ! » pestait, lors d'un procès, François - dit Francis - Mariani, l'un des cadres supposés de l'organisation. Il a toujours cherché à se défaire de cette étiquette trop voyante : pour l'état civil, cet ancien pilote de rallye amateur était éleveur. La mort violente de Francis Mariani illustre la fin de la toute-puissance du gang. Mais, deux ans et quelque mois plus tard, son décès reste nimbé de mystère. Accident du travail ou attentat façon puzzle ?"

La Corse connait une course aux meurtres en 2012

Comme les enquêtes de Suite 101 l'ont révélé, les tensions en Corse ne faiblissent pas en Corse ces derniers mois et l’année 2011 avait déjà connu son lot de meurtres et de règlements de comptes sanglants. Ajaccio, Propriano, Vezzani, Sartène, Porto-Vecchio telles sont les principaux lieux où se jouent ces drames sur fond de vengeance, d’immobilier, de vendetta, de procès, de banditisme dans certains cas, de trafics de drogues.

Avril 2012, et ça repart, avec l'assassinat du dirigeant nationaliste Jo Sisti et de son beau-frère Jean-Louis Chiodi, victimes d'une embuscade menée avec une violence inouïe. Ancien élu de l'assemblée régionale de Corse, Joseph Sisti était militant de la formation nationaliste modérée Femu A Corsica.

Des scénari d'assassinat dignes de films de gangsters

Mai 2012, et ça continue. Hospitalisé après avoir été blessé lors d'un mitraillage en règle, Olivier Sisti le gérant d'un restaurant de plage de la Plaine orientale, en Haute-Corse, a été atteint de plusieurs balles lundi 28 mai 2012 à travers la vitre de sa chambre à l'hôpital de Bastia. Une semaine après une première tentative d'assassinat. Olivier Sisti avait déjà été victime d'une tentative de meurtre en 2010, selon un officier de police, joint par téléphone, mais qui souhaite conserver l'anonymat.

Deux policiers étaient pourtant en faction à l'hôpital, pour garder la chambre. L'enquête a été confiée à la section de recherches de la gendarmerie de Corse.

Selon les premiers éléments de l'enquête, communiqués par l'un des enquêteurs de la gendarmerie, joint par téléphone, "deux hommes à moto ont fait irruption sur le parking de l'établissement vers 04h45 et ont fait feu sur Olivier Sisti, 37 ans, à travers la vitre de sa chambre, située au rez-de-chaussée."

"Olivier Sisti a été atteint de plusieurs balles", a ajouté l'enquêteur, sans donner plus de détails à ce stade. Dans cet hôpital de Bastia, qui aurait du être davantage sécurisé (comme l'est aujourd'hui celui de Nice ou Olivier Sisiti est hospitalisé), le commerçant échappe par miracle aux tueurs à l'hôpital de Bastia .

Tout a vraiment basculé en 2009

Un enquêteur de police, joint par téléphone, et qui préfère conserver l'anonymat, raconte : "C'était le 12 janvier 2009, en plein après-midi, Une explosion souffle un hangar agricole isolé, dominant la plaine orientale, à Casevecchie (Haute-Corse). Lors de notre arrivée, la scène avait la superficie d'un crash d'avion , se souvient ce flic chevronné, marqué par l'incrédulité des gendarmes présents. Quatre voitures volées munies de fausses plaques sont stationnées là. Seules les analyses ADN permettent d'identifier les deux corps gisant dans le bâtiment : Francis Mariani, 59 ans, et l'un de ses amis, un commerçant de la région.

"Habitué de la cavale, Mariani a été fauché dans sa planque. L'homme avait repris le maquis le 13 mars 2008, alors qu'il comparaissait libre devant la cour d'assises des Bouches-du-Rhône. La veille de sa condamnation à sept années de réclusion criminelle, il avait préféré s'éclipser. Il était jugé pour l'assassinat d'un jeune nationaliste, Nicolas Montigny. Celui-là même qui confiait à un proche avant de mourir : « La Brise ? Il faudrait une armée avant d'en venir à bout. »

"Deux puissantes charges de nitrate-fioul auront suffi, selon le flic en poste dans l'île à l'époque. Dans les décombres fumants du nid d'aigle de Mariani, les artificiers ont retrouvé plusieurs restes de téléphones mobiles. Incroyable . Dans ce hangar au toit de tôle, isolé et noyé au milieu des vignes, les téléphones portables doivent émettre avec toute leur puissance pour « accrocher » un réseau. D'où une première hypothèse pour les enquêteurs : Mariani confectionnait une bombe lorsque les ondes électromagnétiques de son mobile ont activé le détonateur. A moins que le fugitif n'ait été victime de charges déposées à son insu, puis déclenchées à distance, par un téléphone... ".

Francis Mariani avait beaucoup d'ennemis

Pour les flics chargés de l'enquête à l'époque, "François Mariani, dit Francis, avait des ennemis déterminés. Le 6 février 2009, la police judiciaire intercepte la Porsche du défunt, tout juste débarquée d'un ferry à Marseille. L'inspection minutieuse de la voiture, en partance pour le Luxembourg, révèle la présence de minuscules éclats de verre. La preuve, selon les experts, que le bolide a essuyé des tirs...

"En l'espace de deux ans, d'autres figures historiques de la Brise sont tombées sous les balles de tueurs jamais identifiés par les gendarmes, comme Daniel Vittini, attiré dans une clairière, près de Venaco, le 3 juillet 2008, ou Pierre-Marie Santucci, abattu par une seule balle de sniper, le 10 février 2009 sur un parking, à Vescovato. Petits réglements de compte entre amis ? Bien qu'endeuillée par le passé, l'équipe avait toujours surmonté ses divisions internes. Mais, depuis quelques années, la haine s'était invitée parmi les associés. L'inimité entre Francis Mariani et Richard Casanova, dit "Charles", lui aussi considéré par nos enquêteurs comme l'un des pontes de l'équipe, était de notoriété publique...."

Casanova fauché par une rafale de fusil mitrailleur

Tous les fics en poste en Corse se souviennent du 23 avril 2008. Richard Casanova sort d'une concession automobile de Porto-Vecchio (Corse-du-Sud) lorsqu'il est fauché par une rafale de fusil-mitrailleur, presque à bout portant. Le policier en poste dans l'île se souvient : "Deux ans avant son assassinat, en mars 2006, il avait été arrêté - certains policiers évoquent une reddition négociée - après une longue cavale de quinze années. Un éloignement relatif : Casanova, qui votait aux élections, a déclaré la naissance de ses deux enfants en mairie. Ce collectionneur de montres évoluait à la croisée des chemins, celui des affaires et celui du renseignement.

"L'un de ses proches témoigne même de ses interventions pour faciliter les investissements français au Gabon, où il était apparemment en cour. Détenu modèle, objet de toutes les attentions de l'administration, Casanova n'était décidément pas un prisonnier comme un autre : il voulait hâter l'ouverture de son procès. Persuadé d'être acquitté comme l'avaient été avant lui les autres suspects du casse de l'Union de banques suisses, commis à Genève à l'aube du 25 mars 1990 (18,9 millions d'euros de préjudice). Le principal accusateur refusait de témoigner.

"Remis en liberté dans l'attente d'un hypothétique renvoi devant une cour d'assises, Richard Casanova investissait dans un projet de construction de villas, près de Porto-Vecchio selon des témoignages concordants. Avec cette piste, nous les enquêteurs on pensait tenir la clef de l'assassinat. .."

Un vent de folie depuis l'assassinat de Louis Memmi

La thèse d'un conflit interne à la Brise est séduisante pour les fics. Si elle se confirme, elle sonne le glas d'une confrérie qui avait toujours réussi à surmonter ses divisions. Le commissaire autrefois en poste en Corse confie :"L'union fut même la clef de sa réussite. Hier dominaient les clans pyramidaux, à l'image des Guérini. Pour demain se profilent les bandes d'Ajaccio ou de Venzolasca. La Brise incarne un intermède entre la féodalité d'antan et l'individualisme forcené de demain. Une sorte de fédération du braquage où chaque voix comptait.

"Hélas, le vent de folie s'est levè, puis a soufflé avec l'assassinat du parrain de Haute-Corse, Louis Memmi, le 10 septembre 1981 : « 20 personnes seront ainsi assassinées jusqu'en septembre 1983, parfois pour des motifs liés à la prise de contrôle des établissements de nuit », relève une synthèse de la police judiciaire.

"Sur l'île, les hold-up succèdent aux hold-up : plus de 160 en 1985, surtout dans la région bastiaise, alors qu'ils se comptaient sur les doigts d'une main à la fin des années 1970. La généralisation d'agences bancaires peu sécurisées facilite la tâche des jeunes gangsters. Des hommes tellement soudés qu'ils font, dit-on, caisse commune. Ils agissent grimés, héritant du surnom de « postiches » avant qu'une bande parisienne de Belleville ne rafle ce label."

Par commodité, les flics de la PJ ont souvent qualifié les Bastiais sous le nom de Brise de mer, le café du Vieux-Port où ces copains joueurs de poker ont leurs habitudes. Voilà l'oeil du cyclone qui déferle sur la Corse, sur la Côte-d'Azur et jusqu'à Neuilly (Hauts-de-Seine). "Pour fermer le bar, nous avons pris prétexte d'un incident qui n'avait rien à voir avec le banditisme, se remémore le commissaire Demetrius Dragacci, flic corse aujourd'hui à la retraite. Par dépit amoureux, un homme avait ouvert le feu dans l'établissement. La balle de 7,65 s'était logée dans le plafond....Le mythe, et la crainte qu'inspire la Brise de mer survit à ce coup du sort et aux suivants. Une première opération mains propres lancée le 17 octobre 1986 dans le milieu des bars et des boîtes de nuit se solde par de simples redressements fiscaux, l'ensemble des condamnations avoisine 13 millions de francs, soit environ près de 2 millions d'euros. Pas de quoi entamer sérieusement le trésor de la Brise...."

Aujourd'hui, journalistes et fics affirment, souvent sans preuve, que les fils de la Brise ont repris le flambeau paternel, et désignent Jacques Mariani comme chef de fil. Selon eux, Jacques gèrerait ses affaires de prison, ce que le fils de Francis a toujours contesté devant les juges, et qui semble bien difficile en raison de son éloignement de la Corse.

Quant aux aînés, producteurs d'huile d'olive, gérants de chantier naval ou cafetiers, certains journalistes affirment qu'ils s'inquiètent pour leurs vieux jours. En mai 2009, ils auraient même tenu une réunion de crise dans le village de La Porta. Brise de mort ou Brise d'action ? Elle n'a peut être pas encore rendu son dernier souffle ou dit son dernier mot. Surtout si on démêle les intérêts des fusillades à répétition des ces 18 derniers mois. Foi de Bastiais.

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