Malaise dans l'armée : les critiques du colonel Philippe Espie

Le malaise s'intensifie dans l'armée française, à l'image de la grogne et des difficultés persistantes ressenties par la société civile et les français.
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A croire qu'il faudrait un pompier comme ministre de la Défense pour éteindre l'incendie de la contestation qui couve au sein de l'armée de terre, de l'aviation et de la marine, depuis plusieurs années. L'alerte la plus sérieuse avait été donnée au début de l'année 2010, par un officier supérieur excerçant un commandement, le colonel de gendarmerie Philippe Espie, patron du groupement de l'Ardèche.

Cet officier supérieur avait osé critiquer "l'intégration de la gendarmerie au Ministère de l'Intérieur" début 2010 ( http://www.leparisien.fr/reactions/flash-actualite-politique.php?article=gendarmerie-un-colonel-critique-l-integration-au-ministere-de-l-interieur-12-03-2010-846189&page=0#reagir ).Il fut rapidement fustigé par les responsables du ministère de la Défense, et rapidement remplacé dans ses fonctions par le lieutenant-colonel Emmanuel Josse, officier supérieur beaucoup plus docile.

Pour faire taire les officiers contestataires : sanctions et mutations

Cette nouvelle affaire au sein de la gendarmerie française survenait après les sanctions infligées en 2008 et 2009 au chef d'escadron de gendarmerie Jean-Hugues Mattelly, qui avait osé s'exprimer publiquement de manière critique envers le gouvernement et la Gendarmerie nationale. Une fois le chef d'escadron Mattelly neutralisé, le ministre de la Défense et l'état-major croyaient "l'incendie éteint".

Comme indiqué sur  Armées Françaises : le colonel Goya défie le ministre G. Longuet ,en ce mois de juin 2011, c'est un officier supérieur de l'armée de terre, le colonel Goya, qui brosse un tableau catastrophique du moral des soldats. Parus dans l'édition du Figaro du 22 juin , ces propos du colonel Michel Goya, membre de l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire (IRSEM), ont suscité la réaction, le 22 juin 2011, du ministre de la défense Gérard Longuet.

Le ministre de la Défense Gérard Longuet est confronté à une situation léguée par ses prédécesseurs au ministère de la Défense. Comme le Général Marcel Bigeard en 1975 (  Bigeard, l'éternel combattant ), l'homme politique Lorrain Gérard Longuet a une capacité d'écoute et d'organisation.

Gérard Longuet a adressé, dès le début d'après-midi du 22 juin, un communiqué , destiné à répondre à l'article. On peut y lire que"Gérard Longuet tient à réagir vivement à l'article paru ce jour dans Le Figaro concernant l'armée française et les conséquences de son engagement sur les différents théâtres d'opérations. Il dénonce des amalgames infondés et de sérieuses lacunes stratégiques....". Lire  Armées Françaises : le colonel Goya défie le ministre G. Longuet 

Lire aussi  Armées : le mouvement de protestation lancé par les gendarmes ! | Suite101.fr   http://www.suite101.fr/content/armees--le-mouvement-de-protestation-lance-par-les-gendarmes--a29403#ixzz1QHUBvQGW

Le réquisitoire du colonel Espie contre l'intégration des gendarmes au sein du ministère de l'intérieur

L'importance du malaise ressenti au sein de la gendarmerie est décrit dans le courrier rédigé par le colonel Espie et adressé au préfet de l'Ardèche Amaury de Saint-Quentin, ancien député-suppléant UMP et ancien vice-président de conseil général UMP :

« Je n’avais pas l’intention de m’exprimer sur le sujet de l’intégration de la gendarmerie au sein du MIOMCT. Il s’agit d’une décision politique. En ma qualité de soldat et d’officier des armes, je la mets en application sans état d’âme et avec discipline intellectuelle.

"Néanmoins puisqu’on me demande mon avis, je le donne et comme habituellement sans langue de bois. De ce qu’il me remonte du terrain, l’intégration de la gendarmerie au Ministère de l’intérieur n’est pas particulièrement bien vécue par les personnels de l’Arme qui n’y trouvent aucun intérêt ni aucune plus value."

"Le sentiment de mes gendarmes est à la résignation"

"Les gendarmes ne perçoivent aucun changement particulier positif dans ce changement de ministère. Le sentiment actuel de mes gendarmes est à la résignation, ce qui ne saurait être de bonne augure.

"Au contraire, compte tenu du calendrier actuel, ils ont tendance à faire un amalgame défavorable entre cette intégration au MIOMCT, le vote de la Loi Gendarmerie, l’accroissement des charges opérationnelles et administratives du dernier quadrimestre, les contraintes budgétaires particulièrement insupportables et le récent battage médiatique sur la véracité controversée des chiffres de la délinquance. Cette situation reste en conséquence très contre-productive.

"Ils sont conscients que les décideurs du MIOMCT, quoiqu’ils en disent, n’ont pas une connaissance précise et complète de notre Arme et de son fonctionnement et encore moins du statut militaire, un gendarme restant pour eux un policier avec un képi…..

"Ils ne se sont d’ailleurs pas accaparés la Loi Gendarmerie qui au moment de sa parution était particulièrement opaque et bien peu lisible. Par ailleurs, ils n’ont pas plus le sentiment d’être mieux défendus aujourd’hui au MIOMCT qu’ils ne l’étaient précédemment au MINDEF.

"Ils ne se reconnaissent pas dans les pratiques actuelles de ce ministère (/l’affolement récurrent comme la fébrilité permanente, l’absence de directives comme de vision à long terme, la cogestion permanente hiérarchie-syndicat, l’absence régulière de franchise comme de courage intellectuel…./). Ils ne se sentent pas en adéquation ni en communion d’idées avec les pratiques policières."

"Les gendarmes craignent de se décrédibiliser vis à vis de la population  "

"Ils restent très méfiants vis à vis du principe de mutualisation qui sous-entend le principe de fusion de deux institutions, distinctes dans leur organisation et leur fonctionnement mais qui se retrouvent en partie sur un socle commun dans leur mission de sécurité intérieure. Ils sont conscients que la mutualisation opérationnelle entraînera de facto un nivellement par le bas que se soit en terme de disponibilité que de compétence professionnelle.

"Ils regrettent d’être obligés de passer d’une culture d’efficience à une culture d’affichage dans laquelle ils craignent de se décrédibiliser vis à vis de la population et de perdre leur notoriété et de ce fait leur âme. Ils revendiquent légitimement leur culture de la proximité avec le territoire et sa population, culture qui est leur histoire, leur mode de fonctionnement et leur réussite depuis tant de siècles.

Ils se sentent attaqués en permanence par des syndicats très corporatistes qui détiennent le véritable pouvoir au sein de ce ministère, (/cmf. la rapidité avec laquelle le MIOMCT a pris en compte la vindicte syndicale pour prendre un nouveau décret portant sur le statut des officiers de gendarmerie/). Il s’agit d’un problème de culture d’influence pour laquelle ils n’ont jamais été préparés en tant que militaires mais qu’ils risquent rapidement d’adapter et d’assimiler à leur profit.

Ils considèrent souvent que les déclarations des syndicats ne sont que les velléités profondes et parfois masquées de la haute hiérarchie policière, les décisions sur le sujet de la police d’agglomération ne pouvant pas leur faire penser autrement. Ils accepteraient à la limite les allégations syndicales (/bien que toujours privées de leur contexte/), si tout allait pour le mieux dans la ZPN."

"Ils attendent avec circonspection les décisions à venir sur le renseignement et la police judiciaire"

"Ils ont le sentiment d’être pris parfois pour les supplétifs de la police, l’appui opérationnel mutuel restant toujours unilatéral, comme on le voit systématiquement sur XXXXXX et XXXXXXX. Ils ont été particulièrement scandalisés par le transfert en catimini de 23,5 M.euros (/le BF 2010 des Régions de Gendarmerie de XXXXXXXX et XXXXXXXX n’atteint pas 19 M.euros/) en décembre dernier du budget gendarmerie au budget police alors qu’on leur impose une rigueur budgétaire insoutenable qui obère la capacité opérationnelle de leurs unités.

"Ils n’ont pas le sentiment que le cabinet du MIOMCT traite à parité la police et la gendarmerie, comme il le défend. Ils attendent avec circonspection les décisions à venir sur le renseignement et la police judiciaire, la mise en place des polices d’agglomération et des territoires et surtout si les réductions de postes budgétaires imposées aux deux services seront réparties de manière équitable.

"A titre personnel, je crains que cette intégration décidée par le politique, ne conduise à court terme au démembrement de l’Institution, à travers la mutualisation de ses pôles d’excellence placés en concurrence avec ceux de la police nationale (/maintien de l’ordre, police judiciaire et renseignement/), puis à plus long terme, à une fusion.

"On aura ainsi brisé en seulement quelques années et sans espoir de retour en arrière, une institution multiséculaire, parfaitement adaptée à tous les environnements dans lesquels elle s’est trouvée confrontée, qui a en permanence prouvé ses savoir-faire et savoir-être et sa loyauté républicaine, qui fait l’envie de certains de nos alliés anglo-saxons dont les USA (cmf en Afghanistan) et alors même que la population et les élus dans leur très grande majorité ne font que se féliciter des services rendus.

"Je considère en citoyen démocrate républicain que l’émulation entre les deux services est un gage d’efficience et le maintien de ces deux forces reste une garantie pour la République et la Démocratie. Je pense également que c’est peut être le modèle de proximité de la gendarmerie dans son statut militaire qu’il aurait fallu étendre aux zones urbaines et non pas le contraire. Il suffit de demander aux belges leur avis sur la suppression de leur gendarmerie……

Au delà de ce constat, les personnels de mon groupement gardent parfaitement la foi dans leur métier, sans angélisme ni naïveté, au seul service du public qui est leur raison d’être et pour lequel ils donnent avec beaucoup de générosité et d’abnégation bien plus qu’ils ne reçoivent."»

Colonel Philippe Espie, commandant le Groupement de Gendarmerie Départementale de l’Ardèche à Privas.

Le colonel Espie prenait le relai du chef d'escadron Mattelly

Le chef d'escadron Jean-Hugues Mattelly a reçu, mardi 8 janvier, un "blâme du ministre de la Défense " pour s'être exprimé publiquement de manière critique envers le gouvernement et la Gendarmerie nationale. Cet officier de gendarmerie, âge de 42 ans, mène depuis plusieurs années un combat pour la liberté d'expression et d'association des gendarmes, qui sont des militaires. Universitaire, auteur de travaux critiques sur les chiffres de la délinquance, le commandant Matelly anime le site Gendarmes et citoyens .

La sanction qui le touche est la plus élevée du premier niveau. C'est cette punition qui avait, par exemple, été infligée au général Henri Poncet pour avoir couvert le meurtre d'un ressortissant ivoirien. Le ministère de la Défense lui reproche de s'être exprimé à deux reprises sur RTL les 23 octobre et 12 novembre 2007, puis d'avoir signé un éditoriel de l'Essor , le journal de l'Union nationale des personnels en retraite de la gendarmerie. La direction de la Gendarmerie estime que l'officier s'est "largement affranchi" de son devoir de réserve. La liberté d''expression, garantie aux militaires par leur statut, "exige une certaine modération ", ajoute-t-on de même source. Jean-Hugues Matelly - qui est juriste - entend se placer sur le plan purement juridique. L'officier a adressé un recours devant le Conseil d'Etat pour "excès de pouvoir" contre la sanction le visant

Un livre édité aux PUF dénonçait le malaise dans la gendarmerie dès 2005

Selon Jean-Yves Fontaine, sociologue à l'Université de Caen, auteur de "Malaise dans la gendarmerie" (avec Florence Samson, PUF 2005), le forum Gendarmes et citoyens, animé par le commandant Matelly, "semble réunir tous les attributs d'un proto-syndicat". "Ce vecteur électronique représente aux yeux des personnels de la gendarmerie, qui s'y réunissenten nombre toujours plus important, l'unique moyen d'exprimer efficacement des revendications corporatives qui s'articulent autou de la parité avec la Police nationale".

Par ailleurs, un adjudant-chef de gendarmerie Jean-Luc Provost a été puni la semaine dernière de trente jours d'arrêt avec sursis, une sanction moins sévère que celle touchant le commandant Matelly. Il est reproché à ce sous-officer de s'être exprimé, le 9 novembre 2007, sur TF1 à visage découvert pour dénoncer la "dégradation du moral des gendarmes".

Lire  Alain Louy, avocat à Strasbourg, a tenté de réduire les droits d'un papa apiculteur, en présentant les abeilles comme féroces, à la veille d'Apidays. Echec.: Veille d'Apidays, un avocat strasbourgeois attaque les abeilles .

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