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FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

Au-delà des collines:Dieu e(s)t amour

En entremêlant les sentiments, religieux et amoureux, Cristian Mungiu réalise un nouveau coup de maître bouleversant et édifiant.

Alina (Cristina Flutur) et Voichita (Cosmina Stratan) se sont rencontrées dans un orphelinat en Roumanie. Elles se sont rapprochées et sont devenues amies, puis amantes. Arrivée à l'âge adulte, Alina a décidé de tenter sa chance en Allemagne. Le temps passe, mais elle n'oublie jamais vraiment Voichita. Elle fait alors le chemin inverse et retourne au pays pour aller y chercher sa compagne. Sur place, elle découvre avec stupeur que celle-ci a croisé le chemin de Dieu et qu'elle est rentrée au couvent...

Un scénario fait de passions

A l'origine du film, une histoire vraie. En 2005, en Moldavie, un prêtre orthodoxe a été condamné à 7 ans de prison suite au décès d'une nonne sur laquelle il avait pratiqué un exorcisme. Le scénario est basé sur les livres de la journaliste Tatiana Niculescu Bran qui relatent ces faits. Le réalisateur roumain, Palme d'Or en 2007 pour le très beau «4 semaines, 3 mois et 2 jours», brosse autour de ce fait divers un drame fait de passions. La passion religieuse et amoureuse. Les deux ici semblant presque incompatibles et irréconciliables. Mais les deux mènent à la folie, car l'un comme l'autre, l'amour et la foi, se vivent totalement et entièrement. C'est la confrontation de ces entièretés qui aboutissent à l'affrontement entre ces deux types d'amour. Un affrontement hystérique qui ne peut que se terminer dans la violence, physique mais également morale. C'est ce mécanisme qui est ici mis en scène. Un mécanisme dénonciateur.

L’église orthodoxe est ici pointée du doigt pour ses méthodes radicales et intransigeantes, au travers du personnage du Pope (Valeriu Andriuta), qui cherche à se faire respecter et n'apporte les solutions aux différents problèmes qu'au travers des lois de la religion. Des lois très anciennes et qui ne s'adaptent pas forcément à la réalité du monde d'aujourd'hui. Toutefois, il ne saura jamais les vrais raisons qui poussent Alina à vouloir absolument rester dans le couvent, malgré son absence visible de sentiment religieux. En effet, les véritables liens qui unissent les deux héroïnes lui sont dissimulés, et donc inconnus. Ces non-dits, les barrières extérieures mais aussi intérieures (l'amour de Dieu plus fort que tout pour Voichita) conduisent à des blocages inéluctables qui isolent Alina et qui vont l'obliger à lutter seule contre un rival invisible. Mais dans cette situation inextricable et particulièrement étouffante, nous savons dès le début que le combat est perdu d'avance.

Colère froide et espérance

Entre non-dits et dissimulations, un véritable dialogue de sourds s'installe entre les différents personnages, et notamment entre Voichita et le Pope, car celle-ci ne veut pas être rejetée si son secret est dévoilé. Elle a choisi la voie de la religion et ne veut pas s'en détourner. Mais elle ne veut pas non plus abandonner Alina. Elle ne peut que l'aider, mais est vite débordée, comme l'ensemble de la communauté, par son entêtement et sa détermination. Alina ne cessera jamais d'espérer que Voichita change d'avis et passe d'un amour à un autre, mais en vain. La distance est là, et sa colère aussi froide que les paysages des alentours. Par sa constante présence près d'elle, elle veut l'amener à réfléchir, mais Voichita est passée à autre chose et semble réticente à vouloir revenir en arrière. Toutefois, nous ne savons jamais ce qu'elle pense réellement. Elle ne veut blesser personne, gardant un caractère énigmatique, ou indécis, jusqu'au bout.

Et cette relation est filmée avec sensibilité et maestria par un réalisateur qui n'en est pas à son coup d'essai. En effet, dans 4 mois, 3 semaines et 2 jours, Cristian Mungiu mettait déjà en scène deux femmes face à l'avortement clandestin sous l'ère Caucescu. Ici, ses héroïnes, rapprochées par leur histoire et leurs sentiments, s'éloignent inexorablement, radicalement opposées par la religion. Le metteur en scène prend son temps (2h30) pour analyser la situation et ses développements. Il refuse le simplisme en montrant les qualités et les défauts des uns et des autres tout en maintenant le point de vue externe d'Alina sur un monde, avec ses rites et ses croyances, qui peut apparaître comme figé. De plus, il ne tranche jamais nettement, mais préfère dénoncer par petites touches au travers d'un personnage qui refuse de subir son sort, gardant son caractère volontaire jusqu'au bout, préférant le sacrifice au renoncement.

Au travers de la peinture du microcosme d'une communauté religieuse, c'est l'universalité du dialogue de sourd et de la violence qui est filmé ici. Une réalité qui ne laisse personne indemne et dont l'accent de vérité qui transpire montre qui les guerres internes peuvent être l'expression des tensions du monde. Les actrices, parfaites (et doublement primées à Cannes), contribuent au succès d'un film un peu dérangeant mais très beau et émouvant.

À propos de l'auteur

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FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
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