user_images/IMG_20140811_161812.jpg

FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

Causse toujours

Avec Rester vertical, Alain Guiraudie filme l'humanité des êtres et la beauté de la nature, sans oublier notre part d'animalité.

Nous sommes sur un grand causse de Lozère. Léo est à la recherche du loup. Il y rencontre là-bas Marie, une bergère. Ils tombent amoureux, et bientôt un enfant naît du fruit de leur amour. Mais Léo ne s'occupe jamais d'eux, toujours en balade, tentant vainement de draguer un jeune homme croisé sur les routes et se refusant sans cesse à lui. De plus, il peine à écrire son scénario, quémandant comme il peut de l'argent pour pouvoir vivre. Lasse, Marie s'en va, laissant Léo avec leur bébé sur les bras...

Patchwork de solitudes

Après L'inconnu du lac, film érotico-policier, Alain Guiraudie revient avec... Rester vertical. Un titre pour le moins ambigu - que le réalisateur assume parfaitement du reste - pour un film où il est certes question de sexe. Mais moins tout de même que d'amour. De soi. De l'autre. Et peu importe que cet autre soit une femme ou un homme, un jeune ou un vieux. Amour charnel - ou sexuel, donc - pour quelqu'un. Ou quelque chose. Un lieu. Un animal. Ici, ce sont ces deux dernières choses qui sont réunies au début du film. Un homme, Léo, débarque en Lozère pour y voir un loup. De loup il n'en verra point. Mais une bergère oui. Elle s'appelle Marie - comme la vierge. Tableau biblique ici explicite. Ils tomberont amoureux et neuf mois plus tard l'enfant paraît. Pour filer la métaphore, on pourrait parler d'enfant Jésus. Ou du moins d'enfant-roi dans le coeur de Léo. Un enfant-roi déchu dans celui de Marie, qui ne se sent aucun instinct de mère pour leur nouveau-né. 

A tel point qu'elle finit par s'en aller, laissant Léo et bébé derrière elle. Il faut dire que Léo ne faisait pas grand-chose pour se rapprocher de sa belle. Au contraire. Il passait ses journées à emprunter les routes sinueuses de la région, cherchant à attirer à lui un jeune homme, Yoan, rencontré au hasard des routes empruntées. Il se fait notamment passer auprès de lui pour un producteur de cinéma. Mais il n'est que scénariste. Un scénariste sans inspiration, réussissant sans cesse à gagner du temps, mais pendant ce temps l'argent, lui, rentre plus difficilement. Léo se retrouve alors de plus en plus seul avec son enfant. Comme tous les personnages du film, d'ailleurs. Un patchwork de solitudes qui survivent bien plus qu'ils ne vivent. Ce sont ces solitudes qu'Alain Guiraudie capte au travers de sa caméra. Une micro-société d'individualités dans des endroits eux aussi isolés, et qui tournent et détournent dans leurs vies sinueuses comme les routes en lacet empruntés par Léo. 

"faire corps", à tout prix.

Rester vertical n'est pas qu'un film désespéré et critique sur l'être humain, c'est aussi un film naturaliste. Les grands espaces y tiennent une place prépondérante, jusqu'à la naturopathe qui place ses électrodes végétales sur le corps de Léo dans des scènes que l'on croirait tout droit sorties d'un livre fantastique. Léo fait donc ici littéralement corps avec la nature. Ils sont reliés, comme une sorte de point de convergence explicite des principaux thèmes développés dans le film. La nature donc. Mais aussi le "faire corps", à tout prix, quitte à tout perdre, y compris la vie. Dans une dernière jouissance si possible. Mourrons heureux. A ce titre, la scène du "suicide à la sodomie" pratiquée par Léo sur le vieux Marcel est éloquent. Tout est perdu dans ce film. Marcel perd la vie et Léo perd Marie, son statut social, et jusque ses vêtements, littéralement pillés par une bande de sans-abris. Au final, le héros lui-même est quelque peu perdu. 

Si, au travers de son film, Alain Guiraudie nous montre un monde sombre et triste (même le sexe a quelque chose de mortel, ici au sens propre), mais qui ne désespère pas non plus totalement du genre humain, le spectateur aurait aimé être plus concerné par sa critique de la société, de son individualisme et de son incapacité à communiquer. Cette incapacité malheureusement se ressent aussi pour nous. Le metteur en scène certes sait filmer. En témoigne la puissante et bouleversante scène finale. Toutefois le film peine à nous accrocher sur la longueur. Damien Bonnard campe un formidable Léo. Mais le public est comme lui: un peu paumé. On ne comprend pas toujours très bien la façon de nous montrer les choses, le scénario donne parfois l'impression d'hésiter ou de piétiner, nous laissant sur le bord de la route surtout dans la seconde moitié du film. De ce long métrage ressort au final le sentiment d'un film fort mais un peu maladroit. 


La condition humaine peinte par Alain Guiraudie: toujours les mêmes routes que l'on emprunte, qui tournent, et des êtres qui finissent par retourner à leur point de départ, coincés qu'ils sont par la peur du déclassement social qui arrive parfois, brutalement. Et des rencontres de passages, un peu vaines mais souvent inoubliables. Rester vertical est un conte biblique et anarchiste mais traversé de rayons d'optimismes où, si le sort s'acharne, les portes de sortie restent nombreuses et grandes ouvertes 




À propos de l'auteur

user_images/IMG_20140811_161812.jpg

FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
  • 47

    Articles
  • 1

    Séries
  • 2

    Abonnés
  • 0

    Abonnements

Poursuivez la discussion!