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FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

Chine, passé, présent, futur

L'histoire d'hier, d'aujourd'hui et de demain d'un pays à hauteur d'Homme, tel est le pari de Jia Zhang-Ke et de son dernier film, Au-delà des montagnes.

Chine, 1999. La jeune et jolie Tao a deux amis : Lianzi et Zang. L'un travaille dans une mine de charbon, tandis que l'autre est l'ambitieux propriétaire d'une station-service qui rêve de faire fortune dans le pétrole. Courtisé par ces deux hommes, Tao doit faire un choix, qui influera sur le reste du cours de sa vie. Elle décide finalement de se marier avec Zang. Quinze ans plus tard, nous retrouvons nos trois protagonistes. Lianzi, malade, est toujours mineur tandis que Tao, Zang et leur fils Dollar sont séparés...

Go West

Après avoir, avec A Touch Of Sin, exploré la Chine dans tout ce qu'elle possède de violences et d'impasses, Jia Zhang-Ke réintroduit de la douceur tout en préservant un certain réalisme pessimiste quant à l'évolution de son pays. En l'encrant dans une région qu'il connait bien, le Fenyang, il évolue dans une sphère connue, cadre d'une histoire qui débute façon Jules et Jim et se termine en Australie en 2025, lieu de science-fiction, de prédictions dont on ne craigne qu'elles ne soient vraies. Et il choisit de narrer les destinées de trois personnages caractéristiques de la Chine contemporaine, dont deux personnages masculins venant de deux milieux différents socialement et économiquement. Un monde représentatif du pays d'hier et d'aujourd'hui, voyant déjà vers demain, ouvert sur l'international, impatient de s'enrichir et de conquérir de nouveaux territoires, rêvant de reconnaissance et d'élévation sociale à très large échelle.

Le film s'ouvre donc en 1999. Fin de siècle. Et début d'un espoir nouveau, d'un lendemain meilleur pour Tao, Zang et Ling. Si ce dernier travaille dans une mine et ne se voit d'avenir qu'ici, son ami et néanmoins adversaire en amour, lui, voit déjà plus grand et ailleurs. Il sait déjà que sa fortune passe par le pétrole, et que la Chine est trop étroite pour son ambition. Il pense international. Pour réussir, il doit aller à l'ouest. Il épouse en ce sens la conversion de son pays au capitalisme. D'ailleurs, comme en écho à cela, le film s'ouvre sur un tube très populaire en Chine, Go West, des Pet Shop Boys. Rien que le titre de la chanson est tout un programme... Entre une lente évolution et une accélération du temps, les valeurs traditionnelles et l'entrée à marche forcée dans le XXIe siècle, Tao va devoir choisir, bien au-delà de deux hommes, entre deux modes de vie, l'une rassurante, et l'autre ressemblant à un saut dans l'inconnu dans un monde de tous les possibles. 

Cendrillon

Tao choisit finalement Zang. Et les conséquences de son choix nous sont montrés en 2014. Epoque actuelle. Jia Zhang-Ke, sans juger de la pertinence ou non de son choix, imagine une histoire loin des contes de fées. Ils se marièrent, eurent un enfant (prénommé Dollar, comme un clin d'oeil plus qu'appuyé au capitalisme occidental triomphant)... et divorcèrent. On est dans le Cendrillon de la chanson de Téléphone : " son prince charmant a foutu l'camp..." Et elle souffre de l'absence du fruit de ses entrailles, qui habite avec son père. Un fossé qui se creuse lorsqu'ils se revoient, car il en oublie jusqu'à sa langue de naissance. Sa langue "maternelle"... Dollar se coupe du maternel pour se tourner vers l'avenir et l'ambition paternelle. Une incommunicabilité qui ne fera que s'accroître avec le temps. Jusqu'à la rupture quasi-totale. Ling, lui, est condamné à la mort suite au développement de son cancer. La tradition se meurt.

Mais la conclusion de cette histoire n'intervient qu'en... 2025. Changement de point de vue. Et de pays. L'Australie. Dollar est maintenant adolescent. Un jeune homme qui tombera amoureux d'une femme plus âgée, comme s'il comblait son absence de mère à sa manière dans un nouvel exemple freudien de la famille. Au travers de ses personnages et de l'espace-temps dans lequel ils évoluent (leur histoire s'étale sur un quart de siècle), le réalisateur de A Touch Of Sin offre une réflexion de fond sur son pays, au travers d'une histoire d'amour victime de la mondialisation et d'un capitalisme qui dévore tout sur son passage, jusqu'aux sentiments d'êtres humains qui n'en ressortent pas indemnes. Jia Zhang-Ke porte un regard critique et pessimiste sur son pays, imaginant un avenir sombre mais non dénué d'espoir. Et nous offre un formidable film sur l'état de la Chine, métaphore de la relation amour-haine qu'il entretient avec sa patrie. 


Avec Au-delà des montagnes, Jia Zhang-Ke réintroduit des sentiments, après l'implacable et violent A Touch Of Sin. Des destins de chinois imbriqués dans celui de leur pays, et qui finissent par être dépassés, voire broyés par lui. Entre les rêveurs désillusionnés et les cyniques qui profitent du système en l'accompagnant, le portrait de l'une des plus grandes puissances du monde vu de l'intérieur est terrible et montre intelligemment ses limites et ses fragilités. Une subtile et éblouissante fable politique. 




À propos de l'auteur

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FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
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