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FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

Famille au bord de la crise de nerfs

Après son sublissime Mommy, Xavier Dolan élargit le cadre pour filmer toute une fratrie. D'après une pièce de Jean-Luc Lagarce.

Louis est un écrivain qui a réussi dans la vie. Mais Louis n'a pas revu sa famille depuis douze ans. Il décide un beau jour de revenir dans son village pour revoir sa mère, sa soeur Suzanne et son frère Antoine. Là, il fait également la connaissance de Catherine, la compagne d'Antoine. Toutefois, ce retour n'enchante guère tout le monde, entre ravissement, méfiance et interrogations. Mais si Louis a fait le choix de rentrer, c'est pour annoncer une terrible nouvelle : il va bientôt mourir...

Névroses et révélations

Festen au pays de Dolan : Voilà comment on pourrait sommairement résumer le nouveau film du réalisateur de Tom à la ferme. Déjà une pièce de théâtre. Car Juste la fin du monde représente dans la filmographie du prodige québécois la seconde incursion dans le monde des planches. Ici, il s'agit de l'adaptation cinématographique de la pièce éponyme datant de 1990. On y retrouve tout ce qui fait la quintessence du cinéma de Dolan : l'absence, la maladie, l'homosexualité. Ce dernier thème n'est abordé qu'en creux. Comme le mal qui ronge Louis le personnage principal de l'histoire, et pour lequel il se sait condamné. Le moins qu'il pouvait faire, c'est de l'annoncer à sa famille. Problème, il ne les a pas revu depuis douze longues années. Autant dire qu'il ne sait pas trop dans quel état il va les retrouver. Mais il y va. Point de départ d'une journée très particulière où névroses et révélations vont jalonner les étapes de ces retrouvailles. 

Il y a la mère, hystérique (Nathalie Baye), qui rate l'entrée sur le palier d'un Louis (Gaspard Ulliel) ayant annoncé son retour mais pas son heure d'arrivée ; la soeur Suzanne (Léa Seydoux), jeune fille rebelle heureuse de retrouver son confident ; son frère Antoine (Vincent Cassel), le jaloux qui hausse constamment la voix contre lui, et dont les tensions croissantes tout au long de la journée trouveront leur apogée lors d'un trajet en voiture ; et enfin la belle-soeur Catherine (Marion Cotillard), compagne d'Antoine. Femme timide, discrète et bienveillante envers celui qu'elle rencontre pour la première fois. Discrète, mais ne manquant pas de sens de l'observation : au détour d'une conversation, il semble à Louis que celle-ci a compris la raison de sa venue... ou bien ce n'est que supposition ou extrapolation. Car ce qui les rapproche tout deux, c'est l'économie de mots prononcés. Ils sont en retraits, observateurs plutôt qu'acteurs des événements.

Un édifice qui s'écroule

En effet, alors que Louis était censé être l'émouvante vedette - qu'il est déjà, en écrivain de la famille ayant réussi et ayant son annonce à faire - il passe paradoxalement la journée à écouter et à voir évoluer les uns et les autres, au gré de leur parole qui se libère maintenant qu'il est de nouveau là. Comme si cette parole individuelle avait été bridée par le temps, par l'absence, par l'incompréhension, le vide. Comme si elle attendait que Louis revienne pour enfin sortir du gosier dans lequel elle avait été trop longtemps renfermée. Comme si seul lui pouvait l'entendre, la comprendre, l'analyser, car les autres sont trop ceci ou pas assez cela pour en saisir tous les contours, toutes les nuances, toutes les couleurs, toutes les souffrances. Cette famille dysfonctionnelle semble en effet se marcher sur les pieds, ne plus se comprendre, comme si tout l'édifice patiemment construit s'était brutalement écroulé depuis que l'une des pierres du mur le composant s'en était volontairement détaché. 

Face à l'agitation des autres, Louis n'a pas d'autre choix que de se taire. Ou d'en dire peu. D'ailleurs, on ne lui en laisse que très peu la place. En aura-t-il assez toutefois pour dire ce pour quoi il est là ? En se retirant, n'a-t-il pas perdu sa place ? En a-t-il jamais eu une ? Et où se trouve sa nouvelle place ? C'est à une quête au sein d'une cellule familiale, d'un cercle fermé, que nous convie Xavier Dolan. Un peu comme un effet de miroir. Comme si après Mommy il était lui-même à la recherche de la compréhension de la place à laquelle on l'a installé. D'où une drôle d'impression qui ressort de ce film. Xavier, comme Louis, semble un peu perdu, scrutant en permanence les moindres signes de nouveaux repères, mais qui ne viennent jamais. Louis est un personnage stable, mais qui à l'intérieur est un peu bancal, à l'image du film. Malgré la pléiade de stars, on peine à dépasser les stéréotypes, et c'est bien dommage. Ce film nous reste hermétique, malgré un sentiment de travail bien fait. 


Bilan mitigé pour le nouveau Dolan. On y retrouve sa patte, mais en même temps un certain manque de finesse et le relatif échec des acteurs à sortir d'un jeu théâtral un peu mécanique (Marion Cotillard et Gaspard Ulliel sont toutefois formidables, tout en retenue) font de ce long-métrage quelque chose dont on peine à en avoir un avis tranché. A la fois onirique et pathétique, beau et ennuyeux, émouvant et froid. L'oeuvre d'un jeune cinéaste qui met un pied dans le monde des adultes mais tout en gardant ses contradictions d'adolescent. 

À propos de l'auteur

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FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
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