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FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

Girls in Love

Carol célèbre le mariage pour tous avant l'heure avec une histoire sulfureuse pour l'époque d'amour au féminin.

Therese est vendeuse dans un magasin de jouets du New York des années 1950. Un jour, son regard croise celui de Carol, femme bourgeoise mère d'une petite fille, mais malheureuse dans son mariage. Elle achète un train avant de partir en oubliant volontairement ses gants sur le comptoir. Prétexte pour Therese de revoir celle qui la fascine tant. Des liens forts se nouent alors entre les deux femmes, jusqu'à se jouer des tabous et des conventions de l'époque au nom de la passion...

Non-dits parlants

La romancière Patricia Highsmith a vécu une histoire d'amour avec Virginia Kent Catherwood, une bourgeoise plus âgée qu'elle et qui a perdu la garde de son enfant du fait de ses relations saphiques. De cette aventure sévèrement réprouvée par les bonnes moeurs de l'époque, elle en a tiré un livre, Carol (paru sous pseudonyme du fait de son thème sulfureux pour l'Amérique des années 50), adapté au cinéma par Todd Haynes, un réalisateur lui-même homosexuel. Et qui, dans Loin du paradis, a déjà abordé abordé ce thème au travers d'une femme d'une famille modèle découvrant l'homosexualité de son mari. Un sujet tabou dans la société US post-Seconde Guerre mondiale restituée avec discrétion et pudeur. Des non-dits très parlants filmés par une caméra aux images très léchées qui replongent le spectateur littéralement soixante années en arrière et le questionne sur les évolutions morales d'aujourd'hui, entre acceptation et barrières encore non franchies.

Donc, nous voici replongé en plein Manhattan, dans les années 1950. Planquée sous sa frange à la Audrey Hepburn, la timide, jeune et jolie Therese (Rooney Mara) voit entrer dans son magasin une blonde incendiaire et maniérée au regard enjôleur, chaud et observateur. Elle s'appelle Carol (Cate Blanchett), et sollicite l'aide de la vendeuse pour savoir quoi offrir à sa fille pour Noël. Sur les conseils de Therese, elle jette son dévolu sur un train électrique. Une première rencontre qui s'ensuivra bientôt d'autres, et les liens tissés entre elles se transforment peu à peu d'amitié à relation charnelle. Carol tente tant bien que mal de cacher ses sentiments, car parallèlement à cela elle est en instance de divorce, et risque de se voir retourner ses sentiments contre elle, et de perdre par conséquent la garde de sa fille. Un combat débute alors pour conserver sa dignité de femme et pour pouvoir assumer pleinement son amour au grand jour. 

Danse des sentiments

Carol est un beau film d'amour sur fond de film d'époque. Celle d'un pays aux classes sociales encore très marquées, dont ceux qui n'en connaissent pas les codes n'ont aucune chance d'intégration. Au travers des années 50, c'est un miroir de notre époque actuelle que nous tend Todd Haynes. Cette histoire d'amour peut ainsi être vu comme un pont, permettant au monde de Therese de se rapprocher un peu de celui de Carol. Deux univers parallèles qui se côtoient sans jamais se rencontrer. Ainsi, la relation entre les deux femmes, au-delà du choc charnel, est aussi un choc de barrières qui se brisent. Un antagonisme de classe qui se double d'un antagonisme d'âge (Carol est plus âgée que Therese), de sexe (hétérosexualité/homosexualité), mais aussi de ces regards lourds marginalisant les personnes qui ne ressemblent pas à ce qu'on attend d'elles. Le tout filmé avec beaucoup de pudeur et de sensibilité. 

Todd Haynes fait en effet preuve d'une grande maîtrise dans sa réalisation. La photo, le décor, les costumes, tout contribue à faire de ce film une oeuvre directement extraite de l'âge d'or d'Hollywood. Un certain goût de l'ancien, du classicisme et en même temps terriblement moderne. Il y a du film muet dans Carol, car les gestes intelligemment soupesés, les regards discrets et terriblement intenses suffisent à comprendre les enjeux, et l'on pourrait presque aisément se passer des dialogues. Tout transpire la sensualité, et les deux principales actrices, Cate Blanchett et Rooney Mara, sont magnifiques et incroyables de précision et de justesse dans la danse des sentiments de leur personnage respectifs. Des sentiments qui ne sont pas dissimulés, et qui ne peuvent que bouleverser les spectateurs, témoins de cet amour interdit et des obstacles qui se dressent sur le chemin des deux femmes pour pouvoir au final conquérir leur liberté.


Carol est un de ces grands mélodrames qui vous marque par la puissance de l'émotion et l'universalité de l'histoire personnelle et intime. Todd Haynes, Rooney Mara et Cate Blanchett sont les trois artisans du succès d'un film qui nous prend au coeur et ne nous lâche plus jusqu'à la fin. Une réalisation classique et classieuse alliée à la subtilité du jeu de deux belles actrices qui transcende son sujet et en fait un film plus engagé et politique qu'il n'y parait, traitant avec intelligence de questions actuelles et de demain. 


À propos de l'auteur

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FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
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