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FRÉDÉRIC HASCOËT

Publié dans : Les articles Culture de Frédéric Hascoët

Julieta : Jamais sans ma fille

Le maître du cinéma espagnol Pedro Almodovar montre une fois de plus qu'il sait magnifiquement filmer les drames de la vie.

Julieta vit à Madrid, mais s'apprête à déménager. Alors qu'elle est encore dans les cartons, elle rencontre dans la rue Bea, la meilleure amie d'enfance de sa fille Antia. Antia et Bea se sont vus récemment, mais ce que Bea ignore, c'est que Julieta et sa fille ne se sont plus vus depuis des années. Julieta décide de changer ses plans et de rester dans la capitale espagnole. Elle se met alors à écrire une lettre à Antia afin de lui dire toute la vérité, tout ce qu'elle lui avait caché depuis toujours...

Déflagrations

Pedro Almodovar alterne le rire et les larmes. Après Les amants passagers, le cinéaste de la Movida revient au drame avec Julieta, une histoire de recherche de rédemption et de secrets de familles qui resurgissent sur les relations avec les enfants, faisant éclater la cellule interne protectrice désormais ouverte à toutes les turbulences. Où il est question de brèches que l'on tarde à colmater et dont on ne s'occupe que lorsque le mur est proche de s'effondrer. Une histoire qui débute simplement, comme dans un conte, un "il était une fois Julieta et son prince charmant", mais qui va vite déraper, la faute à des mots tus, des sous-entendus dont la clarté ressurgissent d'un coup, éclaboussant violemment le tableau idyllique que les protagonistes ont mis du temps à dessiner. Et dont le temps qui passe ne cesse de faire ressentir de l'intérieur les déflagrations que l'on cherche désespérément à cacher sous le tapis, empêchant de tourner la page. 

Et l'impossibilité de changer de chapitre, ou d'écrire les premières lignes d'une nouvelle histoire, intervient au moment où l'héroïne s'y attend le moins. Moins une. Alors que Julieta s'apprêtait à quitter définitivement Madrid. Et à se tourner vers le futur. Mais le passé se rappelle à ses souvenirs enfouis sous la forme de Bea, la meilleure amie de sa fille Antia. Fille qu'elle n'a pas vu depuis des années. Par le biais de cette rencontre totalement inattendue, Julieta reprend indirectement contact avec sa fille. Comprenant que son histoire n'a pas livré sa conclusion, elle décide alors de défaire les valises et d'écrire une lettre. Une missive qu'elle espère rédemptrice, faite de morts, de tromperies, de  mensonges et de dissimulations. Des secrets qui gangrènent la famille en son coeur même, des non-dits qui bousillent en un instant des relations filiales que l'on met des années à construire pierre après pierre. Mais des pierres qui deviennent trop lourdes. 

Destin de femme passionnant

A tel point que le mur érigé pour éviter les douleurs et bâtis pour créer un effacement n'est qu'en papier facilement déchirable. Suffit de peu. Et ce peu apparaît en un instant, qui chamboule une vie à venir, nous disant en substance qu'on ne peut jamais se détacher de son passé tout à fait, se créer une nouvelle vie, une nouvelle identité, car l'ancienne vient toujours vous hanter, comme une mauvaise surprise dont on ne sait comment réagir. Une ancienne vie faite de morts. Et Pedro Almodovar le montre très bien au tout début de l'histoire de Julieta. Dès le train. Lorsqu'un homme s'assoit à côté d'elle et cherche un peu de conversation. Mais elle le fuit. Peu de temps après, il se suicide en se jetant sur les rails. Et la jeune femme en porte une forme de culpabilité. Un sentiment diffus et confus qui l'accompagnera dans ses pas. Les disparitions et les ruptures la suivent au gré de ses omissions et des événement qui vont lui glisser des doigts malgré elle. 

Le tout sous la houlette d'un Pedro Almodovar en grande forme. Enfin, du moins dans la seconde moitié du film. En effet, la première partie comporte certaines scènes un peu attendus (le père d'Antia qui fréquente "une amie d'enfance", et cela "sans arrière-pensées"; le même qui après une dispute va pêcher, comme par hasard à un moment où une tempête se lève...). Passé cela, place à l'émotion. Aux choix de Julieta. A sa vie de mère élevant seule sa fille, qui finira par partir loin du regard de sa génitrice. Qui va s'efforcer d'effacer Antia de sa mémoire, en vain. Par petites touches, et même si Julieta n'est pas son film le plus fort, il reste maître dans l'art de dénicher les émotions les plus simples et de les sublimer avec pudeur et discrétion. En trouvant la bonne distance avec son personnage, il rend passionnant ce destin de femme ancrée dans le réel, donc dans l'universel, révélant ses fêlures sans appuyer sur la plaie. 


Pedro Almodovar filme ce qu'il sait faire de mieux : les femmes. Dans un nouveau drame magnifique porté par des actrices superbes, et dans lequel les hommes jouent les seconds rôles mais ô combien essentiels pour ces femmes qui souffrent de leur présence comme de leur absence. De la complexité et de la contradiction de leurs sentiments vis-à-vis d'eux. Des femmes fortes en apparence mais fragiles à l'extérieur, dont les tourments donnent les plus belles des histoires. Une sensibilité qui crève l'écran et les coeurs.  

À propos de l'auteur

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FRÉDÉRIC HASCOËT

Titulaire d'une Licence de Médiation Culturelle. Plus passionné
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